X

Elle est assise face à l’homme et à la femme. Pour une seconde fois.

– Nous sommes perplexes, dit l’homme. Il n’a plus dit un seul mot depuis plusieurs jours.

– C’est un cas unique, ajouta la femme comme pour l’excuser.

– Il se parlait beaucoup, reprit l’homme. Il se racontait une histoire, dans laquelle il fait une enquête. Nous avons tout enregistré. Tous ses dialogues, tous ses monologues. Il y a deux femmes. Nous avons fini par comprendre que c’est la même. Vous. Enfin, le Vous qu’il imagine.

– Il ne parlait pas tout le temps, corrigea la femme. À la cafétéria, reprit-elle, des grands moments dans la journée aussi, il ne disait mot. Il était alors, comment dire, une sorte d’automate.

Elle aurait pu ajouter que l’homme s’était immiscé une fois ou deux dans le dialogue solitaire du patient, mais elle ne le fit pas.

– Il y a une ambiguïté, reprit l’homme sans sourciller. La référence à Antigone. Les Grecs anciens font la distinction entre Philein, attachement, et Eros, désir. Que fait Éros dans votre tragédie ?

Elle tressaillit. Le coup avait porté.

– Je sais que nous vous l’avons déjà demandé. Vous êtes certaine qu’il ne désirait qu’être votre interlocuteur privilégié ?

– Avez-vous déjà demandé au silence de s’exprimer, dit-elle avec une grande tristesse dans la voix. Je vous l’ai pourtant expliqué. L’amour m’a trop fait souffrir. J’étais contente de passer des moments d’amitié avec lui, sans engagement amoureux. Au début, quand nos rencontres sont devenues de plus en plus silencieuses, je ne m’en suis pas trop inquiété. J’aime le silence, lui aussi. Puis j’en suis venue à croire qu’il m’en voulait de nos trop rares rencontres. Je suis une si grande solitaire. J’ai compris que ce n’était pas le cas. Il y avait une telle sérénité en lui. Comme s’il avait changé de monde. J’ai alors décidé de couper les ponts. De faire tomber l’échelle.

La femme manifesta soudain un intérêt.

– Il aimait bien l’idée que nous avions mis une échelle entre nous. Quelques semaines se sont écoulées. J’ai repris contact. Il me manquait. Il avait beaucoup maigri. La suite, vous la connaissez mieux que moi. J’ai appris, quelques jours après, qu’il était ici.
– Il ne vous a donc jamais manifesté autre chose que de l’amitié ?

La femme baissa les yeux, un peu gênée, faisant comme si elle regardait ses notes. Elle ne savait que trop bien qu’elle ne fît que poser autrement la même question.

– Que puis-je vous dire d’autre ? Nous avions peur. J’avais pris mes distances avec l’amour. Lui aussi. Nous étions chacun naufragés sur notre île. Son visage changea subitement. « L’alliance ! Cela me revient. » La femme lui sourit. « Une fois, nous discutions du grand amour. Pourquoi si peu semblent le vivre ? Il avait sa petite théorie. Selon lui, tout se passe entre les âmes. Elles font un pacte sans que nous le sachions. Il a ajouté, se regardant attentivement les doigts des deux mains : « Dans quel doigt, crois-tu, se porte l’alliance des âmes ? » Je ne compris pas alors le sens de sa question. Il pouvait être si déconcertant. » Elle ne put s’empêcher de pouffer de rire. « Excusez-moi, dit-elle en retenant ce rire à la mesure de la tension intérieure qui l’habite, il a tant de difficulté avec sa droite et sa gauche. » Elle se tut un moment, le temps de prendre un air sérieux. Il y en avait tout plein dans le cabinet où elle se trouvait. Elle poursuivit. « Je lui ai répondu par une question : « Et si notre âme était vouée d’avance à une infinie solitude ? À quoi bon une alliance alors. » Il m’a souri, puis il m’a dit : « La Destinée est alchimiste, quoi que l’on fasse ou que l’on ne fasse pas, nous n’avons pas, comme elle, pouvoir de transmutation. Ne te désole jamais, ne me crois jamais ailleurs ; je serai là où tu es, ma précieuse amie. » Peut-être avait-il le pressentiment de ce qui allait lui advenir. Peut-être a-t-elle commencé sur Terre, son infinie solitude. »

Épilogue