VIII

Cela arriva. Mon sentiment invita son émotion à danser. Ce ne fut pas qu’une danse. Ce fut cela et bien autre chose. Savais-je vraiment danser, au fait ? Tout s’enclencha comme si j’étais un danseur naturel. Comme si je l’avais dansée de temps immémoriaux. La musique ? Quel besoin de musique quand deux notes résonnent ensemble, vibrent ensemble, s’harmonise. La suite ? Nous serions-nous embrassés ? Aurais-je, ce même soir, poussé lentement la porte de sa solitude, enlevé ses réticences, une à une, dans une douce lenteur ? Me serais-je laissé mettre à nu tout aussi doucement. La chaleur nous aurait-elle envahis ? Aurions-nous frôlé nos fleurs de peau du bout des doigts, provoquant des décharges émotives ? La douceur serait-elle devenue peu à peu ferveur ? Aurait-elle ? Aurais-je ? Ou aurais-je été la victime du plus beau des rêves ? Entre nous, c’était bien. Il n’y a pas d’autres mots. Bien. Nous nous voyions peu, mais, chaque fois, l’impression de pas m’en être éloigné me revenait, comme l’eau s’installe naturellement dans le lit de la rivière qu’elle retrouve, peu importe la durée de son absence.

Jusque-là, j’avais une théorie. C’était ma théorie de petits bonheurs. Ils s’étaient succédé dans ma vie de solitaire. Je les avais adoptés. Un à un. Puis regroupés dans une confrérie. Assistance mutuelle et entraide Comment être bien en ce bas monde, puisque le monde est, en effet, parfois si bas. Ainsi, je pouvais regrouper le café frais avec la musique, ou avec la lecture, ou avec les deux. Tantôt ainsi, c’était la marche, la virginité du jour, l’odeur des plantes, le chant des oiseaux, que je pouvais combiner. Manège de solitaire ? Lorsqu’elle survint dans ma vie, je lui fis d’abord une place à part. Mes petits bonheurs étaient susceptibles. Je ne voulais pas trop les perturber. Ils étaient bien capables de ficher le camp. J’étais peut-être naïf. On ne peut pas caser notre amour dans un compartiment. Il est partout. Doit-on pour autant faire le sacrifice de ses petits bonheurs ? Je les ai perdus. Je les avais négligés. Je ne me sentais pas malheureux pour autant. J’ai appris à vivre sans. On peut le faire longtemps. Des déserts ont remplacé des plaines et des forêts. Personne ne s’en est véritablement aperçu. Cela s’est fait dans l’inconscience de l’humanité. Les êtres font avec. On appelle cela la capacité d’adaptation. Les êtres malheureux, pas de souffrance physique, c’est autre chose, ne sont-ils pas, en somme, des inadaptés d’un désert intérieur qui les aura envahis trop rapidement ? Ni bonheur, ni malheur. Juste la vie qui se poursuit. Mais est-ce la vie ?

Un jour, nous étions intimes depuis peu, je lui racontai un rêve. Une femme est seule dans un champ. Son visage est si lumineux que je ne parviens pas à distinguer ses traits. J’avance lentement. Difficilement. Jamais je n’ai vu champ si fleuri. Tellement que je dois attendre que les fleurs me laissent passer. Je n’ose les piétiner. Il y a des marguerites, comme il se doit, mais aussi des boutons d’or, des épervières orange, des violettes, de la chicorée sauvage, de l’herbe à dinde, de la mauve musquée, du myosotis, du silène enflé, de la verge d’or, et d’autres encore dont j’ai oublié le nom, dont je ne le sais. Toutes m’observent. Toutes réagissent à mes moindres mouvements. Je ne me sens ni menacé, ni déplacé. Quelque chose en moi d’incontrôlable se met à orchestrer la lenteur de mes mouvements. Au même moment, hors de moi, mon regard est attiré. Vers la droite. Un hêtre majestueux. Une échelle y est apposée. Je dois choisir ; aller vers l’inaccessible femme lumineuse, où me rendre jusqu’à l’échelle, y grimper, vers l’autre inconnu. Les fleurs tiennent conciliabule. Elles me disent, à l’unisson : la solution d’un problème se trouve souvent dans ses données. La perplexité m’envahit. Je ne connais ni la nature du problème, ni ses données. J’en devins complètement paralysé. Pourquoi diable mon cadran s’alarme-t-il ainsi quand je veux dormir mes rêves ? Deus ex machina ?

Elle avait écouté attentivement. En échange, elle me raconta une histoire. Telle était sa générosité. « Jadis, il y a de cela fort longtemps, me dit-elle, l’Alchimie avait été mise au ban de la société. Elle dérangeait. Il est vrai qu’elle définissait son art comme celui d’effacer les conséquences de la chute originelle. Elle défiait les bons Pères. Elle les heurtait. On la suspectait d’avoir fait un pacte avec tout ce que le monde a de plus mauvais. Drapé de sa certitude, accompagné de son arrogance, un théologien vint la rencontrer. L’histoire ne dit pas son nom. Sait-on vraiment le nom de son père ? De leur confrontation naquirent deux filles. L’une s’appelait Chimie. Elle était curieuse de tout, mélangeait de mystérieuses substances, broyant pour cela des minéraux, y ajoutant certaines fleurs, qu’elle allait cueillir tôt le matin, la rosée devait encore les imprégner, y mettant autre chose aussi, disait qu’elle trouverait bientôt la formule qui rendrait les gens heureux. Indéfiniment. L’autre la suivait, rêvassait toute la journée, ne semblait guère prêter attention à ses expériences. Au bout d’un certain temps, sans doute agacée par son attitude, Chimie demande à sa sœur ce qu’elle comptait faire, elle, pour sauver le monde. Je les aiderai à extraire de riches substances en ces lieux intérieurs qui sont au-delà de leur esprit, lui répond-elle. Le Moi sera ma matière brute. Le Soi mon athanor spirituel et temporel. Elle s’appelait Psycho. Comme sa mère, elle osait s’attaquer autrement au redoutable problème du mal original. Tout ne venait-il pas alors du péché ? Remonte à la Mère, conclut-elle sans vraiment conclure son histoire. Puis redescend vers la fille. La femme lumineuse t’attendra. » Elle aimait bien quand une énigme s’installait ainsi entre nous.

Peu après, elle me dit que c’était enfin le temps. Quel enfin avais-je enfin le droit de ne plus attendre ? Elle me demanda d’être patient, de l’amener à cette adresse, en voiture, elle n’en avait pas, n’abusait pas du fait que j’en avais une. Elle était indépendante à ce point. Je me prêtai à son désir, lui non plus n’en abusa pas. Elle avait tant de retenue. Nous partîmes à l’heure précise qu’elle avait déterminée.

Il fallait être sur place tout juste à l’aurore. J’étais, je l’avoue, circonspect devant tant de mystère. Je la sentais joyeuse. Elle m’avait ménagé une petite surprise. C’est ici, dans ce parc, que cela se passa. Pas sur ce banc, sur l’autre, le troisième, celui qui fait face aux résidences du début du siècle. Du vingtième. Évidemment. À sa droite se trouve une maison qui pourrait être du dix-huitième, mais qui date plus vraisemblablement du début du dix-neuvième. Mon imaginaire allait adopter ce parc. J’aurai toujours l’impression d’y être dans une partie très ancienne de moi, datant d’une époque, ma petite enfance, où tourner le coin de ma rue était me rendre au bout du monde.

Nous nous assîmes et attendîmes. Il vint.

– Voilà l’alchimiste, me dit-elle.

Un tableau de Teniers le jeune surgit dans mon esprit. Un vieil homme est assis à une table, vêtu tel une sorte de magicien, dans une pièce sombre. Mon travelling intérieur s’attarde au sablier, puis va vers les flacons, fioles, récipients divers, déposés çà et là par la main du peintre, s’arrête un instant devant un gros chaudron, descend vers un assistant de dos qui attise le feu, remonte au vieil alchimiste. Celui-ci tient un livre d’une main, mélange quelque chose de l’autre, observe de biais un de ces instruments servant à extraire on ne sait trop quoi. Mon impression s’étonnait en comparant ce souvenir et celui qui s’approchait de nous. C’était un homme entre la fin de sa jeunesse et le commencement de sa vieillesse qui portait veston chic et cravate de bon goût. Pas comme un fonctionnaire. Non. Comme un défi à la trop facile tendance à tout normaliser qui nous habite. Son visage semblait si calme, si serein. Je crois qu’il s’habillait ainsi pour que le Temps se porte mieux.

– Je fais toujours cet effet quand on dit de moi « voilà l’alchimiste, » dit-il d’abord à mon étonnement. Je passe ici tous les jours à la même heure, me dit-il ensuite. Il est rare que quelqu’un m’y attende. Mais ce matin, je m’y attendais. Je suis poète et alchimiste. Je préfère le premier titre, mais je n’ai aucune gêne à porter le second. La poésie n’est-elle pas un art alchimique, puisant ses matériaux dans l’inconscient, recherchant l’absolu mélange ?

Je me retournai. Elle n’était plus là. Je ne m’en offusquai pas. Cela devait sûrement faire partie de son jeu. Elle me rejoindrait plus tard.

– Je vois qu’elle ne vous a pas parlé de moi. Je reconnais là sa grande discrétion. L’alchimie est la plus mésestimée des sciences. Pourquoi la mère du poète est-elle ignorée, alors que sans elle il n’y aurait pas de poèmes ? Saviez-vous que de grands savants s’y sont intéressés ? À l’alchimie, je veux dire. Ils sont, en quelque sorte, retournés aux sources du savoir. Mais ce n’est pas pour suivre une leçon d’histoire de science que vous êtes ici. Et l’alchimie est bien plus que cela. Il y a une énigme à résoudre entre vous, m’a-t-elle dit ?

Je me sentis soudain sur la corde raide. Comme un funambule. Un mauvais jour. Il sait qu’il maîtrise parfaitement sa technique, mais il se dit qu’il pourrait bien tomber, malgré tout. Mauvais jour. Je décidai de détourner l’attention du public.

– Pourquoi certains êtres sont-ils chaque fois déçus ?

– Vous faites allusion à l’amour. C’est plus compliqué que cela. La source de l’amour est dans son archétype, cette empreinte profonde de l’âme, ou psyché, comme on se plaît à la nommer, à laquelle se confronte le désir amoureux. C’est par rapport à l’archétype de l’amour qu’il a en lui que chaque amoureux vit, sans en être conscient, la distance qui le sépare de l’amour pleinement comblé. Ce manque n’est pas nécessairement tragique. Il ne se vit bien, cependant, que s’il est plénitude. L’âme a ses exigences qu’on ne connaît pas mais qu’on ne peut pas ignorer. Là réside le grand paradoxe de l’amour. Mais il n’est pas le seul paradoxe amoureux à nous habiter. Il y a aussi l’encre de l’oubli avec laquelle s’écrivent les maux de notre avenir, alors qu’on croyait l’avoir jetée à tout jamais dans les latrines de notre inconscient.

– Nos choix nous appartiennent-ils vraiment ?

– La femme lumineuse de votre rêve vous attirait. Le mystère est le miel des femmes. Nous sommes des ours impénitents. Rien ne nous rend plus fou que le miel. Pourtant, vous étiez plein de retenue. À en être paralysé. L’arbre de la vie, solide, bien enraciné, à l’écart, dominant ce champ, vous appelle peut-être vers votre autre attirance profonde. L’absence ? Vous seul le savez. L’humoriste n’a-t-il pas dit, sage adage, « tout est en nous et réciproquement. »

Il se laissa absorber de l’intérieur, dû pour cela se taire quelques minutes. « Saviez-vous que Psycho est la véritable héritière d’Alchimie ? » dit-il en se désabsorbant. « Comme sa mère, elle a choisi de fréquenter la route de tous les dangers. Elle cherchait réponse aux insondables problèmes de l’âme au-delà de toute conscience. Ce qu’il y a de plus étrange, voyez-vous, c’est qu’elle en ait acquis une telle respectabilité, même auprès de l’Église, alors que sa mère était si dépréciée. Autre paradoxe : il est parfois plus facile de vivre en accord avec ses peurs que de vivre en accord avec ses désirs. Maîtrisez d’abord ce qui vous meut. Il sera ensuite temps d’y accorder enfin vos désirs, quels qu’ils soient. »

– Je sens que je vais tomber.

Il me regarda intensément.

– Nous avons tous une façade à maintenir. Qu’elle est notre plus grande faiblesse, sinon que d’être amoureux ? Mais peu importe la faiblesse. En ressentir une n’est jamais réjouissant. Pourtant cela le devrait. C’est par une faiblesse que commencent nos plus riches aventures. Au bout du compte, ceux qui pourraient s’en moquer vont vivre les mêmes angoisses. Ils y viendront. Croyez-moi. Tôt ou tard. Ou bien ils s’en serviront comme d’un tremplin, ou bien ils s’enfermeront avec elle. Comme cette triste histoire que m’a racontée une cinéaste de passage. Son amie lui avait écrit depuis un Couvent où elle croyait avoir trouvé refuge. Elle n’aura pas eu le temps de la revoir une dernière fois. Qui pouvons-nous ? Pour nous, les hommes, c’est différent. Nous devons tellement faire comme si nous étions les plus forts. Au fait, c’est son enfance brisée que la cinéaste était venue partager avec les gens de cette ville. Peu sont allés voir son documentaire. Les mauvais souvenirs d’enfance, même ceux des autres, sont trop souvent laissés pour compte. Y a-t-il pire que d’être en manque de vérité ?

Qu’avait-elle tenté de me faire comprendre, en me mettant sur la route de ce poète alchimiste ? Qu’est-ce que je cherchais au juste ? Comme tous les hommes ? Le retour de l’époque où j’étais le petit roi ? Où je pouvais aller et venir entre la table familiale et ces champs d’aventures que je dominais de mon imagination ? J’étais aimé pour cela. Maman laissait résonner en elle l’écho de mon amour. Y trouvait plaisir même. Était-ce cela ma quête ? Que mes rêves trouvent celle en qui l’écho de mon tout premier désir amoureux puisse résonner à nouveau ? En laquelle il puisse s’amplifier sans retenue ? L’amour n’est-il donc que puéril transfert ? Peut-être, au contraire, est-il si différent du premier désir amoureux que beaucoup d’hommes cherchent, sans le réaliser, à le rendre semblable, de peur d’en être trop effrayé.

Nous étions nous salués où étais-je trop absorbé pour avoir fait cette usuelle offrande à la civilité ? Je me le rappelais maintenant s’éloignant de dos, avec l’incertitude d’avoir semé en moi le peu qu’il pouvait y déposer. Depuis tantôt, j’en avais eu le temps, mes souvenirs avaient vagabondé avant de me ramener vers ce à quoi je n’avais pas songé spontanément. Ainsi l’amie d’une cinéaste de passage s’était réfugiée dans un Couvent.

La coïncidence était trop forte.

IX