VII

Fuge, Tace, Quiesce. Sages paroles, même pour un athée. Même pour un privé. Fuge. Je m’éloigne facilement sans bouger. Tace. Le silence est à l’esprit ce que l’air est au corps. Il sépare l’inutile de l’essentiel. Si peu est essentiel. L’essentiel s’écrit mieux qu’il ne se dit. Les abîmes du silence font peur. Pourtant elles sont approfondissement. La vraie parole se passe de mots. C’est une parole risquée. Elle a son prix. La patience. J’en ai une bonne réserve. Inépuisable. Quiesce. La tranquillité. Le contrôle de soi. J’aime méditer. Je ne fais jamais une enquête sans me ménager des pauses. Elles sont la respiration des idées. Si je parle peu, en revanche j’observe beaucoup. Je trie la réalité. Comment, sinon, suivre le fil entremêlé dans tant de possibilités ? Trions donc.

Procédons méthodiquement. Le malheur, comme le bonheur, n’est jamais certain. Elle s’éprend de son patron. Elle ne semble pas heureuse. On ne va pas au Couvent pour un patron qui nous laisse tomber. C’est trop simple. On en vit mal quelques semaines, quelques mois peut-être, puis on s’habitue. Le problème était ailleurs. Elle percevait sa différence. Une extraterrestre, avait-elle dit. Et cet amant photographe ? Qu’avait-il à dire ? Parvenu devant la porte de son studio, j’hésitai. M’en apprendra-t-il vraiment plus que les autres ? Je poussai la porte, sceptique.

Je ne m’étonne de rien. Choqué, blessé, frustré, jamais étonné. Le photographe était derrière son studio. Certains hommes ne peuvent résister à l’envi. On les envie. Pourtant on ne le devrait pas. Ils ne font qu’effleurer la frange de la plage de l’île qu’ils croient investir. Ce sont, en somme, les touristes de l’amour. Il leur faut une femme à la maison et une maîtresse au Club Med. Tant mieux si elle sait causer. Je le fis demander. Son nouvel assistant, d’abord contrarié, alla frapper discrètement à la porte. Curieux comme on se montre circonspect devant une porte close. L’assistant ne manifesta aucun signe d’animosité. Plutôt un air entendu. Le genre qui joue sur toutes les radios commerciales. Son patron vint, au bout d’un certain temps. De convenance. En sortant, il replaça ses cheveux. Un miroir l’attendait. Juste à côté de la porte. Je remarquai, à la même hauteur, quelques pieds plus loin, un cadre vide. Je me présentai. Lui montrai la photo. Il eut vraiment l’air peiné quand il sut ce qu’il lui était arrivé.

– Pourquoi ce cadre vide ?

Dérouter le client. Manuel. Page 26.

– Ma femme m’a quitté. Certains ne portent plus l’alliance pour signifier qu’ils sont libres. Moi, c’est un cadre vide. Lubie de photographe.

Je ne l’avais pas dérouté d’un iota. C’était un coriace. J’assaillis le vif du sujet.

– C’est à cause d’elle que votre femme vous a quitté ?

– Non. Dit-il non sans étonnement. C’eût été absurde. À cause de l’autre. Celle qui a suivi. Du genre possessif, elle m’a forcé à choisir. Je ne l’ai pas choisie. Mal m’en prit. Les deux sont parties. Enfin, j’ai dû partir de chez moi où il y avait un moi de trop. Je me suis retrouvé seul.

Je pris l’air entendu. « J’étais avec une cliente, dit-il à mon air entendu. Le cadre vide fait tout de même son petit effet. Elle est sortie côté jardin. »

Il me fit un clin d’œil. Devant mon air impassible, il haussa les épaules. « Il faut bien que le corps s’amuse. Certains jouent aux cartes, moi c’est à la roulette russe. » Il examina attentivement la photo. « Curieux tout de même, les apparences, finit-il par dire. Il ne faut jamais se fier à une photographie. À voir son regard, on croirait presque qu’elle s’attriste pour le photographe. Je pourrais vous laisser entendre que c’est le cas. J’étais le photographe. Rien ne serait plus loin de la vérité. Je vais peut-être vous étonner, il ne s’est rien passé entre elle et moi. Non pas que je ne l’aie souhaité. C’était une femme attachante. Elle était tout simplement, comment dire, inaccessible. J’ai eu beau protester de mon innocence, qu’elle me crut ou non, je crois que ma femme la voyait comme un danger permanent. Mon assistant de l’époque, ce Claude… »

Je vis l’ironie s’emparer de son visage.

– Il en était silencieusement amoureux. Cela se voyait. Il m’en aura voulu pour une non-histoire.

J’étais décontenancé. Je ne le fis toutefois pas paraître. Non pas étonné de ce qu’elle ne se fut éprise de lui. Je me méfie toujours des scénarios cousus de fil blanc. Ce rebondissement me rassurait même. Il était conforme à l’image que je me faisais d’elle peu à peu. J’étais plutôt embarrassé ; il me fallait recueillir quelques confidences ; je n’avais encore qu’une esquisse assez incomplète de son portrait. Les confidences sont comme le mélange des couleurs en peinture. Elles permettent de mettre les nuances là où il le faut. Je voulais en accumuler le plus possible. Quitte à les ajouter, une fois son portrait plus avancé. Ses parents me payaient bien. Il leur fallait des résultats. Je retardais l’échéance. J’atteindrais bientôt leur limite. Mais ce n’était plus pour eux que j’enquêtais. J’étais de plus en plus intrigué par cette femme.

– Elle vous attirait beaucoup ?

Stimuler l’auto flatterie est un vieux truc du métier.

– C’est d’abord sa luminosité qui m’a frappé. Je me sentais comme ces papillons de nuit attirés par la lumière. L’obscurité leur pèse dès qu’ils en prennent conscience. Peu d’êtres ont cet effet.

– En effet.

Attention, me dis-je. L’ironie est mauvaise enquêteuse. Lumière dans l’obscurité. L’aurai-je été pour elle ?

– Se confiait-elle ?

– Pas vraiment.

Je perdais décidément mon temps. Il ne sembla pas remarquer mon agacement et poursuivit : « Je savais qu’elle avait fait des études en littérature. Elle s’était même inscrite à la maîtrise, peu avant de devenir mon assistante. Elle en a très vite été déçue. J’ai quelques connaissances en littérature. En autodidacte. »

« Et prétentieux ! » me dis-je en moi-même, tout en demeurant impassible.

– J’ai donc pris ce chemin pour tenter de me rapprocher d’elle, poursuivit-il. Nous discutions ferme. Elle aimait ces petites joutes d’intellos, comme on se plaisait à les appeler. Je n’ai jamais réussi à aller au-delà.

L’amertume s’agrippa à son visage. Il l’enleva vivement. Ce n’était pas un homme mélo.

– Elle avait un excellent jugement. Je crois que j’en ai abusé. Pour mes affaires. Cela aussi, mon assistant de l’époque ne l’a pas accepté. Lui, c’était un bon assistant, sans plus. Elle avait le plus.

– Vous viviez une relation platonique, en somme.

– Je ne suis pas aveugle au point de croire que je ne l’ai pas séduite parce que son cœur était déjà pris. Je suis convaincu qu’elle était vraiment seule, si c’est ce que vous voulez insinuer. Je ne crois pas que ce soit pour un autre qu’elle gardait ses distances avec moi. Ou alors, cet autre était un fantôme.

Il fit une courte pause puis ajouta : « Cela me revient. Une fois, à propos de la psychologie des personnages des romans de Jane Austin, elle m’a fait un début de confidence. « Les hommes veulent tant sentir qu’ils nous possèdent. Moi, cela m’étouffe. Dès que je voulais m’isoler, c’était comme si je l’abandonnais. Il me boudait. Est-ce que j’étais sa mère ? » Je fis l’intéressé, mais elle a dû sentir que nous frôlions l’intimité. Elle est vite revenue sur le plancher des généralités. Pour marquer le coup, je lui ai fait remarquer que certaines femmes étaient très possessives. Que craindre le plus ? D’être abandonné ou d’être trop envahi ? J’ai lu quelque part que nos difficultés amoureuses tournent autour de ces deux peurs qui nous viennent de notre enfance. Nos désirs sont mis à l’épreuve par ces peurs. Certains ne peuvent le supporter. »

Enfin tout de même, une petite nuance. Sa crainte, devenue maladive, de vivre un amour malheureux se heurtant au désir, si humain, d’être amoureux. Un cercle vicieux, en somme. Hypothèse à vérifier.

– Vous êtes un fin psychologue, lui dis-je.

Cette dernière remarque n’était pas calculée. Malgré mon entraînement constant, je n’avais pu retenir un dépit. J’étais furieux contre moi. Pas tant déçu du peu qu’il me disait. J’avais senti, en le voyant, qu’il n’y aurait par grand chose à tirer de lui. Mon intuition ne m’avait pas trompé. Il ne m’était pas sympathique, avec ses airs pédants. Contre toute attente, il ne s’offusqua pas. Certains êtres se croient tellement possédés par la vérité que celle-ci les aveugle. Il ne remarqua donc pas la forme ironique du dépit qui s’était échappé de mon esprit. Il ne le vit pas plus aller se terrer sous le comptoir, guettant déjà sa prochaine victime. Le dépit est le parasite de nos infortunes.

– Mon ancien assistant vous aura sans doute dit qu’elle voyait un thérapeute.

Ne pas réagir. Ne montrer son étonnement que si cela peut être utile. J’écoutai néanmoins la suite avec intérêt : « Son cabinet est situé juste en face de mon ancien studio. Un matin par mois, elle s’y rendait. Elle disait, avec une pointe d’ironie, qu’elle passait, ce matin-là, d’une chambre noire à une autre. Dans les deux cas, elle y entrait avec le côté négatif de la réalité et espérait en ressortir avec le côté positif. Elle me semblait avoir plus de succès avec la photographie. Le jour où la photo que vous m’avez montrée a été prise, elle était sortie de sa séance passablement perturbée. Au point où je lui ai offert de la laisser chez elle, à la fin de la journée, en cours de route vers notre rencontre mensuelle du club. »

Je lui fis un air intéressé. Celui-là, il le vit aussitôt.

– J’ai fondé un club amateur d’art photographique. Je me fais un point d’honneur d’inviter mes employés à nos rencontres. Elle a insisté pour venir à la soirée. »

Le reste fut pénible. Il se targua d’être davantage qu’un petit photographe de quartier. Il exposait ses photos dans une galerie d’art du Centre-Ville. Il m’en montra même quelques-unes. Elles n’étaient pas mauvaises. Guère plus que des clichés. Il est vrai que je m’y connais mieux en sculpture et que mon jugement l’avait pris en grippe.

En quittant son studio, je poussai un soupir de soulagement. Je me dirigeai vers un petit parc situé non loin de là. C’est un endroit méconnu. Mon petit village en ville. Un peu de calme. J’en avais grandement besoin. Il n’y a qu’une seule allée qui s’insinue sous des noyers, longe un orme majestueux à sa gauche, puis un érable, aboutit à un jardin d’arbustes floraux, non sans avoir laissé un début de prairie artificielle, peuplée de cinq pommiers, qui le nargue hardiment à sa droite. Trois bancs sont disposés çà et là. Je cherchai des yeux le banc libre le plus proche. Le premier était pris. Je ne fis pas vraiment attention à son occupant. C’est lui qui me fit signe, tandis que je m’approchais. Nous n’étions que deux dans le parc. Je marchais dans sa direction. Difficile de l’ignorer. Arrivé à sa hauteur, il me pressa de m’asseoir à ses côtés. Je le fis de mauvaise grâce.

– Comment allons-nous aujourd’hui ?

Je n’en étais pas à un étonnement près. Je fis toutefois comme si.

– Nous nous connaissons ?

– Grave question. Se connaît-on soi-même ?

Il se présenta. Il venait de l’hôpital psychiatrique, non loin. J’aurais dû m’en douter ; il portait un sarrau blanc. Pourquoi fit-il comme s’il me connaissait ? Peut-être qu’à force de côtoyer le versant triste de l’humanité, il a fini par s’imaginer que nous sommes tous ses patients. Je décidai de jouer le jeu. Après tout, j’avais sous la main un spécialiste de l’immatérialité.

– Vous sortez de votre chambre noire.

Il eut l’air étonné. Je lui expliquai l’analogie. Il sourit.

– Vous avez raison. Je plonge mes patients dans les eaux plus ou moins profondes de leur passé. Je les laisse patauger. Ils finissent toujours par s’en sortir. Pourvu qu’ils apprennent ainsi à mieux nager.

– Au-dessus de leurs problèmes, si je peux m’exprimer.

– En un sens. Mais pas tout à fait. Vous auriez beau être le meilleur nageur au monde, si vous gardez un requin dans vos eaux, vous risquez d’en souffrir. Mais il est vrai aussi que, contrairement à la croyance populaire, les requins s’attaquent rarement aux humains.

Il me sourit, fier de sa repartie.

– Que pensez-vous de l’amour, lui demandais-je. Pourquoi, prenons un cas d’espèce, une femme voudrait-elle se faire sœur pour le fuir ?

Il se rembrunit.

– La femme à laquelle vous faites allusion était une de mes patientes. Je suis donc tenu au secret professionnel.

Je retins à grand-peine la Stupeur qui voulait sortir de moi. Elle m’en voulut d’ailleurs. Elle qui est si exhibitionniste.

Il crut bon de rajouter, sans trop se compromettre : « De façon générale, pour nous en tenir au niveau du cas d’espèce, je dirais qu’il faut toujours se méfier des explications simplistes. Il n’en demeure pas moins que la peur de souffrir serait-elle le plus puissant des inhibiteurs, nous n’en continuerions pas moins à rêver d’une île au trésor, ou du Prince charmant, dans le cas d’une femme. Il l’embrasse. Elle est heureuse pour le restant de ses jours. Le bonheur venant d’un autre. C’est plus facile que de se le construire soi-même. Le défi, si vous voulez mon avis, que je vous donne de toute façon, est de rêver éveillé sans que nos rêves ne nous endorment. »

Je le remerciai de ses bons conseils. Il me dit, sourire narquois aux lèvres, que je recevrais une facture de sa part. Il hésita, se leva, marcha vers le jardin, tourna à gauche, en direction du vieux Couvent. L’Hôpital aujourd’hui. Cette fois, j’étais vraiment seul. La conversation me revint clairement à l’esprit :

– Je ne suis pas seule.
– (…)
– Je vis avec la solitude.
– Moi aussi.
– Soyons amants, alors.

Ce ne fut pas exactement un triangle amoureux. Plutôt une quadrature. Il y avait elle, nos deux solitudes, nos deux silences, moi. Je lui laissais du temps avec ses amants, elle m’en laissait avec mes maîtresses. Nous étions tout à fait modernes, quoi. Je n’avais pas encore connu une femme qui ne soit déçue de mes moments de solitude, frustrée de mes moments d’absences, inquiète de mes moments de silence. Je suis un être introverti. Quel mot ! C’est un orienteur qui l’a utilisé en parlant à mes parents. Il devait penser que je n’écoutais pas leur conversation d’adultes. J’avais six ou sept ans. Tout ce dont je me souviens, outre ce mot savant qu’il venait d’estampiller sur ma conscience, tel un tribut à payer désormais à la Société, ce que je ne réaliserais que plus tard, c’est qu’il m’a demandé de mettre des morceaux ronds dans des ronds, des carrés dans des carrés, des parallélogrammes là où ça allait. C’était une sorte de diseur de bonne aventure. Il lisait dans mes erreurs.

Je n’avais pas cessé de lui écrire. Mes mots de plume lui disaient qu’elle était fontaine, lumière dans l’obscurité de nos vies. De la poésie aussi. Chuchotée par les anges. Romantique s’abstenir. Pouvais-je m’abstenir d’exprimer ce que je ressentais ? Les sentiments sont une porte d’entrée, pas une fin en soi, ce qui serait du sentimentalisme. Je crois à l’entretien des âmes. Tout commence par un pèlerinage. Pelegrinus. Étranger au pays où l’on se trouve. Voyageur. Hors de soi. C’est pourquoi je lui écrivais. Mon âme dictait à mon esprit et à mon corps des mots qui, me faisant sortir hors de moi, me mettraient, qui sait, sur la route qu’empruntait son âme. Peu à peu, elle entra dans le jeu. Que serait l’amour sans ce dialogue des âmes qui nous lie au-delà de toute conscience.

Je suis athée, pas incroyant. Je crois en l’âme, ce rêve de l’infini. C’est ma façon de contourner un petit problème qui m’est apparu tout bêtement un soir d’été alors que j’avais atteint le commencement de l’âge adulte. J’étais révolté contre Dieu. Je l’avais éliminé même. Je croyais, naïvement, que j’allais avoir la paix. Je suis de la génération des enfants de chœur et de ces hommes de Dieu tournant le dos aux fidèles tout en leur parlant latin. Ite missa est était mon expression latine préférée. Jusqu’à ce que je déserte l’Église. Ce soir-là, le petit problème se plaça entre ma conscience et les étoiles. Il était futé. Il ne dit mot. Il se contenta de pointer les étoiles. Je compris alors qu’il y a un envers à la chair et à l’esprit, notre côté mortel, et que cet envers est l’âme et l’infini, notre immortalité.

Le désir des âmes est le plus profond des désirs. Il vaut l’attente. C’est plus long. C’est si facile de céder au désir du corps. À celui de l’esprit aussi. On se dit, je vais jouir, cela sera bon, cela durera-t-il ? On se raisonne. Il faut prendre ce qui passe. Petite passe passagère. Plus ou moins passagère. On peut en vivre toute une vie de couple. Passagère. Les âmes demeurent en retrait. Elles se boudent. Forcément, elles ne se sont pas rencontrées. C’est qu’elles sont timides, les âmes. Si le corps et l’esprit prennent rapidement toute la place, elles se cachent derrière. Pour ne plus en ressortir. Pas étonnant que l’on se quitte si facilement. Quand les âmes ont réellement fait connaissance, elles deviennent sœurs. Inséparables même séparées. On ne rencontre pas l’âme sœur. Les âmes sœurs se rencontrent. Quand on leur en laisse le temps. Et que leur en vient le désir. Elles font alors un pacte secret. Nos âmes s’étaient-elles connues ? Serions-nous encore ensemble ? Nous n’étions que mortels amants. Comment aurions-nous pu savoir si nos âmes s’étaient ou non juré fidélité ?

J’avais voulu la connaître. Je le lui avais proposé : « J’aimerais apprendre à te connaître. » J’ai compris, depuis, que la véritable connaissance amoureuse ne se fait pas par la conscience. Plutôt par le côté obscur du cœur. Seule notre âme peut y avoir accès. Autrement, c’est sans issue. Connaît-on jamais vraiment l’autre ? Chaque jour, je suis autre. Je dois sans cesse me rappeler qui j’étais la veille. J’aurais eu la prétention de savoir qui elle est chaque fois que nous étions ensemble ? Un jour, je vois un arbre. Le lendemain, j’apprends que c’est un chêne. Le surlendemain, qu’il a autant de racines que de branches. Puis, je sais son nom latin. Quercus. Puis autre chose encore. Cela n’en finit plus. Pourtant, pour me reposer sous son feuillage, y être bien, il suffit que je sache où il est. Où es-tu, toi contre qui j’aimais me reposer ? Pourquoi veut-on tant connaître l’autre, sinon pour se l’approprier. Le façonner à notre image. Change les natures et tu trouveras ce que tu cherches. Vieux rêve d’alchimiste. Rêve tenace des amoureux.

L’alchimie. Pourquoi n’y avais-je pas pensé avant ?

VIII