VI

Unique lectrice,

Je repense à notre dernière rencontre au Café latin. Moi qui imaginais un lent rapprochement, une échelle, grecque, entre nos cœurs. Je comprenais mal tes réticences. J’en sais désormais la raison. Tu as connu peu d’hommes, ce fut difficile, m’as-tu avoué, tenons-nous en à l’amitié. En blague, tu m’as aussi dit que tu te cloîtrerais. Tu es belle, désirable, indépendante, solitaire. Nous avons au moins deux choses en commun. Prends-moi comme passager sur ton navire. J’en ferai autant pour toi sur le mien. Tu as le mal de mer dès que tu ne navigues pas seule ? Moi, je n’ai pas du tout le pied marin. On s’équilibrera. Tu attires la tempête ? Quelle tempête traversais-tu, sur cette rue, dans cette Capitale, quand ce navire t’a heurté ? J’ai aussi mes temps mauvais. Tenir la barre est déjà moins triste quand un port nous attend. Vers quelle destination irions-nous ? Connais-tu l’histoire de l’île aux trésors ? Un jour, un pirate aborde l’île la plus belle qu’il n’ait jamais vue. De la plage, il entend une voix intérieure lui dire que celle-ci recèle un trésor. À lui de trouver. La voix lui dit aussi que d’autres sont venus, qu’ils ont exploré l’île de fond en comble sans jamais trouver le moindre trésor. Pourquoi ? Se demanda le pirate. Voilà bien la question. Pourquoi ne purent-ils voir que le trésor, c’est l’île entière, son sol, ses arbres, ses oiseaux, ses animaux, ses étangs et ses ruisseaux, ses fleurs et leurs parfums, le son du vent qui la traverse, ses rives d’où l’on pénètre, ses grottes qu’il faut explorer avec douceur, de crainte qu’elles ne s’effondrent devant nous, ses lagunes où l’on peut se baigner puis se reposer de nos fatigues au retour de nos exploits comme de nos échecs. Ton île est tentante, concéderas-tu, encore faut-il l’atteindre ; l’amour est un champ de batailles navales, la mer est pleine d’épaves. Je n’ai pas l’âme d’un conquérant, te répondrai-je. Je ne suis qu’un marin d’eau douce qui croit que chacun invente son île et sa Mer. Si ta Mer est une mauvaise Mer, réinvente-la. Loin de moi l’idée que c’est simple. Toute invention peut échouer. Suffit-il vraiment d’y croire ? Nos vérités sont d’abord des actes de Foi. Justement, prétexteras-tu, j’ai perdu la Foi, tenons-nous en à l’amitié, nous serons moins déçus. Certes, lectrice-qui-a-objection-à-tout. Il y manquera cependant l’intimité, ces moments où l’on se fait du bien par gestes et paroles. Bien éphémère que tout cela, ironiseras-tu. Peut-être. Peut-être pas. Tu marques un point. Mes échecs amoureux, mêmes douloureux, ne m’ont jamais rendu pessimiste. Je persiste à croire que c’est chaque fois une chimie différente, qu’on ne peut jamais vraiment prédire. Ça ramène les chances à 50/50. Nettement mieux. Ne crois-tu pas ? Mais en même temps, je ne sais pas vraiment ce qui t’a rendue si pessimiste.

Raconte-moi.

Et puis zut ! Soyons amis, puisqu’il le faut.

Ton privé.

P.S. : j’aime tant la Mer, moi aussi.

Je l’avais appelée mon unique lectrice dès notre première rencontre. Nos facteurs respectifs, peu à peu, devinrent entremetteurs. Vont-ils perdre un jour ce noble rôle ? Pourrons-nous longtemps encore faire appel à la lenteur des mots et des services postaux pour faire de nos écrits ces moments précieux qui donnent, peu à peu, sens et essence à nos rapprochements ? Cette lettre avait été ma bouteille lancée dans sa Mer. Sa Mer changea. Ma bouteille se rendit jusqu’à destinée.

VII