V

– C’est moche.

J’avais ce Claude devant moi. Approches d’usage. Manuel du parfait privé. Page 32. Juste ce qu’il faut d’allusions pour que le client cause. Et il causa. Il ne savait pas qu’elle avait disparu. Encore moins pour le Couvent, sa maladie, son décès. Il était visiblement ébranlé. Il reprit ses idées. M’offrit un siège. À lui aussi. J’acceptai. Il avait bien besoin de s’asseoir. J’attendis qu’il ait encaissé le produit de sa peine. Pas trop longtemps. Il ne lui en restait plus beaucoup. Je crois bien qu’elle était déjà morte dans son esprit. La deuxième mort est toujours plus facile que la première. Connaissait-il le photographe ? Il avait été son assistant. Il était maintenant à son compte. Il n’avait pas voulu s’associer à son ancien patron. Où pouvais-je le rejoindre ? Son visage changea. Comme si ma question avait rouvert une plaie. Je m’étais trompé. Elle n’était pas tout à fait morte dans son esprit. Il me regarda droit dans les yeux.

– Vous permettez que je vous raconte une histoire, me demanda-t-il.
Stoïque, je me résignai à l’écouter.

– J’ai tout mon temps.

– Avant, j’ai une petite devinette pour vous.

– Une sorte d’épreuve. En noir et blanc. Ou en couleurs.

Il me sourit. Manuel. Page 10. Détendre le client.

– Si la vérité est un mensonge auquel nous croyons, qu’est-ce que le mensonge ?

– Une vérité à laquelle nous ne croyons pas ?

– Vous êtes du genre cynique. Mon histoire va vous plaire. C’est un peu comme un conte de Fées. Sans la Fée.

– Un conte moderne quoi !

– Ne soyez pas trop cynique, tout de même. Le Monde a changé. Que nous en soyons déçus n’y changera rien.

– Ne croyez-vous pas que les nobles sentiments avaient du bon ?

– Nobles sentiments ou pas, quand un être dont vous tombez amoureux ne l’est pas de vous, c’est votre royaume qui est en deuil. Pas le sien. Les êtres dont nous nous éprenons ne deviennent pas nos sujets. Heureusement, de nos jours, nous sommes maîtres de nos sentiments. Mais je vous accorde que les changements actuels ne sont pas tous pour le mieux. Dieu n’a pas créé le Monde à son image ; il l’a créé selon Moi. Et depuis, le Diable n’a de cesse que de renforcer son Œuvre.

– Vous êtes confesseur ou psychologue ? Ah oui, j’oubliais : la photographie.

– Pardon ?

– Le photographe doit finir par bien connaître la nature humaine, à force de la composer.

– Désolé de vous contredire. Nous sommes tellement naïfs que le vrai et le faux sont en deçà de notre entendement. Tout philosophe de quatre sous vous dira que le faux est un moment du vrai. Le sens de la vie est toujours à reconstruire. Ce qui est vrai aujourd’hui peut ne plus l’être demain. Je vous accorde cependant que notre premier réflexe est de reconstruire à l’identique. C’est plus simple. Mais je vois où vous voulez en venir. Comment savoir si l’air triste que nous avons sur la photo qui vous a mené jusqu’à moi est vrai ou s’il est composé ?

Je notai cette petite subtilité. Je n’y avais pas songé. Avait-elle l’air triste de propos délibéré ?

Il répondit à sa propre question : « Elle était à la fois dans son champ et hors de son champ. Sa distraction l’aura sans doute empêchée de se composer un visage de circonstance. Quant à moi, je savais très bien ce que je faisais. Je voulais lui laisser un message. J’ai la naïveté de croire qu’il a été reçu. »

– Vous étiez jaloux ?

– L’histoire d’abord, me dit-il.

Décidément, il avait de la suite dans les idées. « Dans mon histoire, commença-t-il, plutôt qu’« il était une fois », il y a une Princesse. Mais ce n’est pas de Princesse dont il est question. Plutôt de Reine. Son Roi s’est retiré dans un monastère. La Reine se retrouve seule dans son grand Château. Elle a froid. Elle ne comprend pas. Puis le Roi revient. Elle ne comprend toujours pas, mais le Roi est là. Après un certain temps, la cour du Roi revient. Alors la Reine, qui ne comprend toujours pas, mais renonce à comprendre, retrouve le sourire. Elle aime tant fêter avec les beaux danseurs de la Cour. Elle se dit : « Qu’importe le roi, puisque la cour est revenue. Je peux m’amuser sans lui » Mais le Roi repart. Mais la Cour le suit. La Reine se retrouve seule. Elle attend. Elle ne peut rien faire d’autre. Sa destinée est d’être Reine. Le Roi peut aller et venir comme bon lui semble, il est le Roi. C’est une histoire triste, l’histoire de beaucoup d’entre nous. Nous revivons sans cesse les mêmes expériences. Nous espérons chaque fois autre chose. C’est dur de voir partir le Roi, la Cour le suit toujours. »
L’émotion me gagna peu à peu. Était-ce ce qu’il m’avait raconté ? Je me croyais fort, elle m’avait blessé. Me vint soudain ce flash. Toujours le même. Sa main qui se retire devant l’anneau que je lui tends. Mon peu d’étonnement devant son geste. Curieuse séquence. Jamais nous n’aurions parlé de mariage. Nous ne parlions jamais d’avenir. Jamais du passé non plus. Ni du sien, ni du mien. Seul le présent nous tenait ensemble.

L’assistant me regardait d’un air étonné. Je repris contenance. Je décidai de le pousser dans ses derniers retranchements.

– Lui avez-vous dit que vous l’aimiez ?

– J’étais l’assistant de son amant. J’assistais.

– Une sorte de souffre-douleur incognito.

C’est de ne rien y pouvoir qui alimente les petites et les grandes tragédies. Il avait dû en être très amoureux. L’étais-je pour ma part beaucoup plus que je ne l’avais imaginé ? Avec le temps, oublie-t-on vraiment ? Il fit mine de parler, se retint, me sembla réfléchir, puis laissa sortir son dépit : « Savez-vous à quel point on peut vous faire mal tout en pensant du bien de vous.

– J’imagine. »

En fait, je n’imaginais rien du tout. Je n’arrive pas à souffrir qu’une femme que je désire aimer ne le désire pas. Quand je lui ai proposé de choisir un sentier, je savais que je pourrais n’être qu’un ami. Elle me plaisait beaucoup, mais je pouvais avec mes déceptions, du moins je le croyais. Il est vrai aussi que le terrain de notre rencontre avait été, d’entrée de jeu, celui de l’amitié. J’avais évoqué exprès les sages Mille et une nuits pour que l’image fasse sourire et que la description de l’autre sentier ne lui fasse pas trop peur. Son allusion aux échelles m’avait touché, son goût du large ravi. Elle était donc tentée par l’autre sentier. Celui que je préférais. Qu’elle en soit venue par la suite à me quitter m’a fait mal. Beaucoup. Suis-je égoïste pour autant ? Quand la Cour suit le Roi, il se crée un tel vide. Notre vraie nature en a une telle horreur.

Quelle était sa vraie nature à elle, qui l’enferma dans la sombre cellule d’un obscur Couvent. Le savait-il ? Je tentai de l’amener sur ce terrain.

– Elle ne semble pas heureuse, sur la photo.

– Il est marié.

– Elle devait être malheureuse.

– Père de famille.

– Elle était sûrement malheureuse.

– Une promesse de ne pas rendre quelqu’un malheureux d’amour, ça ne peut tenir que dans les contes de Fées. Pas étonnant que les femmes y croient plus que les hommes. À eux, on a plutôt raconté des histoires de conquête du Monde. Les femmes n’y sont qu’un de leurs butins, ou leur port d’attache. Et puis, être amant ou maîtresse est devenu d’une telle banalité de nos jours. Plus personne ne se sent coupable. Je crois tout de même que la situation l’embarrassait. Si cela s’était su… Plusieurs clients connaissaient la femme de son amant.

Qu’il parlât ainsi de son ancien patron prouvait tout le mal qu’il pensait de la situation qu’il avait été forcé d’observer en première loge. La tension montait. Détendre l’atmosphère.

– Saviez-vous que depuis que les personnages des contes sont syndiqués, les Fées ne sont plus tenues de tenir leur promesse ?

Il fit comme s’il ne m’avait pas entendu.

– Une de mes amies, dit-il, femme de grand jugement, a été la maîtresse d’un prêtre. Ils ont été amants plusieurs années. Jamais il n’a voulu défroquer. Elle était éprise de lui, sa tête savait que c’était sans issue, mais son cœur était sourd et aveugle. Elle a pourtant fini par rompre. De deux malheurs… On souffre parfois beaucoup pour beaucoup d’illusion. Il est vrai qu’il est plus difficile de séparer le vrai du vrai que le vrai du faux. Tellement nous y croyons. Ou plutôt, tellement nous voulons y croire.
Ça commençait à sentir le réchauffé. Je voulus néanmoins voir où il voulait en venir.

– Toute vérité n’est pas bonne à garder.

– La plupart de ceux qui disent vouloir notre bonheur, en réalité, veulent le leur. L’altruisme et l’amour ne se conjuguent que trop rarement. Et ce qui complique les choses, c’est que nous n’avons pas appris à nous préoccuper du temps, celui que l’autre vit, non plus que du nôtre que nous connaissons fort mal du reste. Chaque temps joue. Le pire, c’est le Subjonctif, un temps de dépendance, une sorte de projection de tout l’être sur l’autre, le Roi. Elle, c’était plutôt du genre Plus-que-parfait. Elle vivait sa relation amoureuse antérieurement au passé. Comme un animal blessé qui la revit chaque fois dès qu’il approche de l’endroit où a eu lieu la blessure. Les souvenirs sont si importants dans la durée amoureuse. Les siens étaient rongés à mesure. Elle m’a dit une fois qu’elle devait être une extraterrestre condamnée à la douleur amoureuse, qu’on lui faisait purger sa peine sur Terre. Je ne suis pas étonné qu’elle ait choisi un Couvent. Gagner son ciel. Logique pour une extraterrestre.

– L’amour est une équation à tellement d’inconnues.

– Je n’ai jamais été bon en mathématiques.

Décidément, il en savait bien peu sur elle. S’était-elle jamais confiée à quelqu’un ? La solitude est une arme à deux tranchants. J’en savais quelque chose. Autant elle permet de se tailler un sanctuaire, autant elle nous laisse sans solution quand le sanctuaire est envahi. Les fourmis. Nous revoilà au point de départ. Je n’avançais que pour mieux reculer.

– Comment l’a-t-il connue ?

– Nous avions un surcroît de travail depuis un certain temps. Il avait besoin d’un deuxième assistant. Elle était la fille de notre meilleur client. Il l’a rencontrée. Elle lui a plu. Peu à peu, je fus confiné au studio. Il allait faire les contrats avec elle. Ils discutaient souvent d’aspects techniques et de choses plus personnelles. Sa femme fut très malade. Il en était affecté. Besoin de réconfort et sympathie sont de bons catalyseurs de la chimie amoureuse. Ils sont devenus de plus en plus intimes. Derrière le studio. Porte close.

– Ils se sont pourtant quittés ?

– Une fois guérie, je crois bien que sa femme voulut reprendre ses droits. Comment a-t-elle su ? Je n’en sais rien. On peut difficilement cacher indéfiniment nos émotions à nos proches, à moins d’être sans âme. Un jour, je vis entrer sa femme, elle alla droit vers lui, lui dit que c’était elle ou sa maîtresse, partit aussitôt. Elle a dû démissionner. C’était mieux. Pour l’assurance emploi. Les clients ne lui auraient pas pardonné de l’avoir choisie. On pardonne facilement à un homme d’avoir eu une maîtresse, c’est même un titre de gloire. On pardonne moins facilement à un homme dont la maîtresse est sa subalterne. Question d’éthique.

Les principes ne font jamais bon ménage avec les sentiments. On tournait en rond. Je tentai une autre avenue.

– Et la solitude ?

– C’était une femme très indépendante, forcément solitaire. Elle rêvait de sa cabane en bois rond sur la rive d’un lac isolé. Tout confort, précisait-elle. Cela nous faisait bien rigoler. Il lui plaisait assez qu’il fût engagé. Je crois. Lui était un Subjonctif. Le fait d’être rattaché à deux principales ne semblait pas lui déplaire.

Il en revenait toujours à cette liaison. Je n’en saurais guère plus sur elle. Je lui redemandai où je pouvais rencontrer le photographe.
– Derrière son studio.

L’ironie de sa réponse acheva de me prouver qu’il lui en voulait toujours. Il finit par me donner ses coordonnées.

J’étais devant un cul-de-sac. J’avais espéré en vain que ce Claude fut une des clés qui m’ouvrit à la vie intérieure de la disparue. Pas complètement, évidemment, même notre plus grand confident ne connaît qu’une partie de nos vérités. De ce que nous tenons pour telles, devrais-je plutôt dire. Qu’il en sut cependant assez pour que je puisse comprendre ce qui l’avait poussée à disparaître. Il m’avait néanmoins ouvert une avenue. Il avait de plus ramené le passé à mon esprit : Femme indépendante cherche homme indépendant. Correspondance amicale. Rencontres si affinités. Guère plus. Romantique s’abstenir. L’annonce m’avait attiré. Je les lis de temps à autre. Par curiosité. Jamais je n’y réponds. Pas cette fois-là. Elle était dans la section amitié. Étrange. Avouez-le. Plus étrange encore, cette phrase qu’elle avait mise en exergue dans la première des lettres que nous nous sommes échangées : « Le jour où il sera possible à la femme d’aimer dans sa force, non dans sa faiblesse, non pour se fuir, mais pour se trouver, non pour se démettre, mais pour s’affirmer, alors l’amour deviendra pour elle comme pour l’homme source de vie et non mortel danger. Simone de Beauvoir. Le deuxième sexe. »

Nous avons correspondu plusieurs semaines avant qu’elle n’accepte de me rencontrer. Le facteur m’était devenu sympathique. Dans ses lettres, elle tenait mordicus à l’amitié-guère-plus. Puis vint l’invitation. « Café latin. Dimanche, 14 heures. Je suis ponctuelle. »

Elle contrôlait entièrement la situation.

Cela ne me dérangeait pas.

Pas alors.

VI