I

« Mère Supérieure ?

– Silence, jeune homme !

– (…) »

La femme, imposante, sûre d’elle, que j’avais devant moi, reprit son monologue: « Où en étais-je ? Ah oui ! Elle nous est venue un triste matin d’une de ces journées sans saison. Simplement. J’entends encore le faible martèlement de son poing sur la porte de l’entrée principale. J’ai l’habitude, vous savez. Il en vient quelques-unes comme elle chaque année. Nous les sœurs, Dieu nous a donné des yeux pour entendre et des oreilles pour voir. Ce matin-là, j’astiquais le plancher tout près. Monsieur l’aumônier allait venir. Tout devait être impeccable. La propreté du lieu lui semble plus agréable que nos prières. Qu’ont donc les hommes à croire qu’ils renforcent notre foi en pénétrant de temps à autre dans notre sanctuaire ?

– Hélas, osais-je murmurer. »

Je m’étais résolu à interrompre Mère Supérieure. On m’avait prévenu. Si je la laissais aller, je ne saurais jamais ce que j’étais venu savoir. Les deux dernières phrases avaient été dites avec une telle finesse. Se pourrait-il que ? Non. Après tout, j’étais devant une servante de Dieu.

« Ne m’interrompez pas, me répliqua-t-elle sèchement. »

Elle se ressaisit, chercha un bref instant le mince fil de ses propos que je venais de rompre, le trouva, puis me dit d’un ton entendu : « j’ai tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. J’allai vite ouvrir la porte. La tristesse s’engouffra dans notre Couvent. J’en tremble encore. D’où venait-elle ?

– Bonjour ma sœur, me dit-elle faiblement. Est-ce ici le refuge des âmes perdues ? »

Mère Supérieure raconta qu’un lourd silence s’imposa. Elle me dit avoir senti une douleur envahir sa poitrine. Je compris que son propre malheur – un vécu sans doute lointain -, s’éveillait chaque fois que se pointait le malheur des autres.

« Combien encore, Seigneur, nous en enverras-tu ? ajouta-t-elle, comme pour elle-même.

– Pardon ?

– Rien, jeune homme. Je vous ai dit de ne pas m’interrompre. »

Je baissai la tête par déférence. Heureusement, j’avais appris les bonnes manières. Je vis son visage s’apaiser. Il n’était surtout pas question qu’elle se méfie de moi. La famille qui m’avait engagé pour connaître la vérité ne me le pardonnerait pas. Je pris une attitude d’écoute respectueuse, résolut à ne plus interrompre Mère Supérieure. Elle se remit à parler. « J’avais le malheur juste devant moi et la tristesse se faisait insistante. Que pouvais-je faire ? Je l’invitai à entrer. Elle esquissa un faible sourire gêné. Peut-être avait-elle peur que je la repousse. Il est pourtant de notoriété que nous recevons, sans poser de questions, toutes celles qui souhaitent se retirer du monde. C’est la règle ici. Elle nous a été imposée par la fondatrice de la communauté, il y a de cela… »

Mère Supérieure se tut abruptement. Peut-être avait-elle lu mon impatience derrière le sourire poli que je m’efforçais de lui présenter. Elle ne m’en fit pourtant pas reproche. Enfin, un peu tout de même, comme elle le laissa finement deviner.

« Je parle, mais je n’oublie pas. Ainsi vous connaissiez sœur Marie Léonide ? Vous devez alors savoir qu’elle avait pris pour nom religieux celui de sa grand-mère. Je crois qu’elle cherchait dans son passé une raison d’espérer. On en vient tous là. »

Je demeurai impassible. Pourtant ce sursaut d’humanité m’avait profondément touché. Qu’elle peine l’avait donc poussée à vouloir se faire épouse ? Et quel est ce Mari abuseur qui couche ainsi avec le malheur d’une femme ?

« Enfin, poursuivit en soupirant Mère Supérieure, je me rappelle l’avoir accompagnée jusqu’à une cellule qu’elle me dit trouver fort luxueuse. Il n’y a pourtant, dans toutes nos cellules, qu’un lit simple, un prie-Dieu et une commode rustique. Je crois bien qu’elle voulait faire vœu d’abnégation. »

Je notai, non sans surprise, cette pointe d’ironie. Peut-être, après tout, m’étais-je trompé sur cette femme. Peut-être conservait-elle en elle quelque réserve du temps où elle riait de bon cœur de l’humour un peu trop facile de son amant.

« Elle n’avait rien, ajouta-t-elle, sinon les vêtements qu’elle portait. Je lui expliquai que dans la commode se trouvait un habit de novice qu’elle n’était pas obligée de mettre. Elle se dévêtit aussitôt. Ce qu’elle était maigre ! Elle flottait dans l’habit. Depuis quand n’avait-elle pas mangé ? Je lui montrai le réfectoire, puis la Chapelle. Elle me demanda de l’y laisser seule. Était-ce pour prier ? J’en doute. Voyez-vous, jeune homme, je crois bien que certaines personnes se plaisent à se recueillir devant leur propre dépouille. On ne sait plus trop si c’est le désir qui leur est d’un mortel ennui ou si c’est leur âme qui veille à ce que leur corps s’endorme au désir de peur de souffrir de nouveau. »

Quelle femme ! Me dis-je. Comment a-t-elle pu gaspiller ainsi sa vie à s’enfermer avec sa peine et celle des autres.

« Savez-vous jeune homme, me demanda-t-elle en plantant son regard scrutateur dans mes yeux, quel mal insidieux l’amour peut parfois distiller dans nos veines ? »

Cette affirmation me surprit. Je m’apprêtais malhabilement à m’y objecter lorsque, heureusement pour moi, Mère Supérieure reprit son monologue.

« Dieu, dans sa grande bonté, m’en a prémuni. Il semble bien, par contre, que sœur Marie Léonide en était atteinte. Ce devait être pénible chaque fois qu’elle était amoureuse. Elle a cru qu’en barricadant son cœur au Couvent, elle serait à l’abri. L’Église ne peut tout de même pas cautionner… »

Est-ce mon imagination qui fit le reste ou le frisson que je ressentis alors ne venait-il pas du froid glacial qui balaya soudain l’espace de sa foi ? Elle se ressaisit, puis me lança une question qui me surprit. « Connaissez-vous les fourmis charpentières? Un jour, notre homme à tout faire est venu, en catastrophe, m’avertir qu’elles avaient envahi le petit appendice où l’on rangeait les outils du jardinier. Quelques jours de plus et le Couvent en aurait été infesté à son tour. »

Un silence, surgi d’un recoin, monta jusqu’à nous sans avertir. Il avait presque engourdi mon esprit et sans doute celui de Mère Supérieure lorsqu’elle se décida à le chasser et à reprendre son monologue. « Cela commença par des maux de tête. Elle s’en plaignait rarement, mais on voyait bien qu’elle en souffrait. Puis ce furent les maux de dos. Elle demeurait parfois des heures debout dans la noirceur. Un jour, je la trouvai étendue, souffrante, sur son lit. Ce ne fut plus bien long. Quelques jours à peine. De deux maux, elle croyait avoir choisi le moindre. Il est vrai qu’on ne sent pas s’insinuer ces petites bestioles qui infestent l’âme plus sûrement que les fourmis une charpente. Savez-vous quel est leur aliment préféré ?

– Non, Révérende Mère. »

La flatterie est une arme de séduction terrible lorsqu’elle est maniée avec doigté. Je vis son sourire se retenir. Il y a tout de même des limites qu’elle ne se permettrait jamais de franchir.

« Les nœuds. Prions pour son âme, mon fils. »

II