IX

Un homme et une femme. Sarraus blancs. Écritoires en main. Ils pénètrent dans une pièce. La femme regarde vers un des coins de la pièce où quelqu’un, recroquevillé, se tient coi. Elle a l’air désolé. Elle semble pourtant de la trempe de celles qui en ont vu bien d’autres. Mais quelque chose de profondément attristant habite les lieux. Cela se sent. Cela se palpe presque. Son air vient aussi de l’impuissance qu’elle ressent. Le mutisme du patient est désormais total. Depuis plusieurs jours. L’homme qui l’accompagne a une attitude plus froide, plus technique. Il a cessé depuis longtemps de s’émouvoir. Ses rares illusions l’ont trahi, de plus. Bref, il a plus de quarante ans. La femme n’en est pour sa part qu’à la mi-trentaine. Soudain, l’homme fait signe à la femme. Il vient d’apercevoir une enveloppe. Il l’ouvre, lit quelques lignes des feuilles qu’il y trouve, puis les passe à la femme. Ainsi donc, le patient a eu un ultime sursaut. Ainsi donc, la parole s’est fait encre avant que de se taire pour de bon. Cela serait consigné au dossier du patient.

Mue par on ne sait trop quel ressort émotif, la femme se met à lire à voix haute :

Auteur anonyme
Époque : XXIe siècle

Il n’y a jamais qu’une seule intrigue. Chaque jour est une légère déviation de trajectoire. Jusqu’à ce que la fin ne soit plus la même. Peut-être bien la même, après tout. Qui sait ? La fin ne nous est jamais donnée. Tout part pourtant de là. Tout nous semble alors d’une telle évidence. Prenez cette intrigue-ci. Un homme et une femme étaient seuls. Tous deux seuls. Simple non ? En apparence. Cet homme seul se fit écrivain afin de se rapprocher de cette femme seule dont il fit son unique lectrice. Cela ouvrit toute une gamme de possibilités où s’entre pénétraient l’univers de l’écrivain et celui de ses personnages. L’histoire plut à un producteur de cinéma. Il l’avait lu par amitié, fut séduit par intérêt, la fit mettre en scène par la suite. Dans les idées. Un réalisateur prit le relais. Très intimiste, la caméra alternerait, décida-t-il, entre le quotidien de l’homme et de la femme, où les acteurs se côtoieraient, feraient connaissance, où l’homme chercherait à établir le contact amoureux, et les scènes où, personnage central, j’enquête sur une femme disparue tout en cherchant à comprendre pourquoi une autre femme a disparu de ma vie. On ne verrait jamais les deux disparues. Même à la fin. Triste dénouement que cette fin. On y entendrait la voix de la disparue qui… Cette toute dernière scène se voudrait particulièrement dense d’émotion, la caméra passant de la lassitude exprimée par la disparue, dans ses peu de gestes, dans ses peu de mots, à la flamme tremblante d’une bougie, symbole de l’infinie solitude. Tout fut en place. L’équipe avait repéré les lieux du tournage : quelques lieux publics et privés de la ville où joueraient les acteurs principaux, d’autres lieux, ceux où je mène mon enquête, un couvent, un café dans un village, un musée d’art, un petit parc, le lieu final enfin, un appartement, au quatrième. Il n’y avait plus qu’à débuter le tournage. Impossible. L’actrice principale ne voulut plus jouer. Pourquoi ? Le rôle lui allait pourtant bien. L’acteur principal ne la détestait pas. Au contraire. Mais c’est comme ça. Rien ne se passait. Que se passera-t-il ensuite ? Chacun retournera chez soi. L’histoire se mettra en hibernation. Après tout, la vie c’est du cinéma, le cinéma c’est sa vie.

Pourtant ce qui s’annonçait était prometteur. Les acteurs principaux s’étaient vus à plusieurs reprises. Vous savez comment sont les acteurs. Beaucoup plus sensibles que la moyenne des gens. Or ces deux-là s’accordaient plutôt bien, dit-on. Quelque chose passait entre eux qui se sentiraient dans leur jeu, en était-on convaincu. La Rumeur avait même commencé à les avoir à l’œil, elle qui se tient particulièrement à l’affût d’une histoire à répandre quand il s’agit d’acteurs. Un peu dépitée tout de même, dame Rumeur ; ils étaient seuls l’un et l’autre. Pas de ragots possibles donc. Tout était dans les limites du gentil petit potin à raconter le dimanche matin à la sortie de la messe. Paraîtrait-il soutenait qu’On les avait vus se promener longuement ensemble, quelque part, près d’un cours d’eau. C’est d’un romantique – disait Dit-on. Le Dit-on en question se gardait bien de préciser où On les avait vus, encore moins d’infirmer On, qu’il connaissait en fait par Paraîtrait-il interposé. Ça faisait beaucoup plus vraisemblable ainsi.

Pourquoi n’avait-elle plus voulu jouer ? J’avais mon hypothèse. Je ne suis pas un privé pour rien. J’écoute, j’observe, j’interroge. Discrètement. L’actrice connaissait l’acteur depuis quelques années. Ils se voyaient de loin, de proche, toujours furtivement, toujours se tenant des propos qui semblaient ne pas leur appartenir mais avoir été mis dans leurs bouches pour la circonstance. On rencontre ainsi, dans nos propres vies, plusieurs fois les mêmes êtres, personnages sommes-nous d’un plus grand jeu qui nous échappe. Puis un beau jour, le dialogue change. Il devient moins stéréotypé. Plus intimiste. C’est ce qui leur arriva. Ils n’avaient jamais jusque-là été pressentis pour jouer dans un même film. Le réalisateur avait eu l’idée de les présenter l’un à l’autre quelques mois avant le début du tournage. Il leur avait demandé de travailler à l’avance, ensemble, leurs scènes. Il voulait que le public sente une grande complicité entre eux. Il avait imaginé les faire jouer à la limite de leur propre réalité. Au début, l’acteur et l’actrice prirent plaisir à cette complicité souhaitée par le réalisateur. Elle lui raconta des bribes de sa vie, il en fit autant. Ils s’émurent, ils rirent, ils passèrent par d’autres émotions, sur une route qui devait s’avérer différente pour l’un et l’autre. Ils franchirent la frontière du langage, allant jusqu’où où les mots se taisent. C’est là qu’ils se séparèrent. Quand on rencontre l’évidence et que celle-ci nous nargue, il vaut mieux s’y rendre. Ils ne pouvaient désormais plus jouer ensemble.

Partie sans laisser d’adresse. Formule consacrée. Telles ces statues qui assistèrent en silence au prononcé de la sentence, je m’isolai. J’étais bien. Elle me manquait. Paradoxe. J’avais en moi des traces d’elle, telles ces empreintes de l’oiseau envolé qui disent encore sa réalité. Ou tels les pictogrammes d’une langue morte, tracés sur des tablettes s’enfouissant peu à peu dans les sables mouvants de nos rêves. Elles resurgissent soudain, quand une contre poussée ramène son lot de souvenirs. À quoi tient alors la persistance du manque amoureux ? Faut-il, pour revendiquer comme sien ces signes d’un passé antérieur, en avoir été souffrant ? Mon manque était autre chose. Il était présence non pas de ce qui ne fut, mais précisément de ce qui n’aura pu que ne pas être. Un geste, un regard, une intonation auraient pu avoir été préludes, auraient pu n’avoir été qu’éphémères. La présence d’une telle présence la rend d’autant plus réelle que tout est sans cesse absent, que tout s’écoule à la fois. Autre paradoxe que je vivais dans la recherche de ce qui ne fut afin de l’éviter.

Pourquoi refusa-t-elle la grâce de l’inattendu ? À cause de ses propres souvenirs, ces vagabonds de notre vague esprit qui vont, qui viennent, libres de s’associer au moment, à la circonstance, au lieu qui leur plaît ? Quand les souvenirs oubliés, revenant nous hanter, sont plus forts que ceux qui errent encore dans la complainte du devenir, alors il vaut sans doute mieux vivre l’exil de soi-même. Qu’avait-il fait, Qu’avait-il dit ? La déclaration d’amour avait-elle été prononcée ou seulement laissée en suspend comme un artifice de mise en scène, tel en ces théâtres d’ombres chinois où tout est à la fois transparence et opacité ? Quel rôle y joua le temps, geôlier de nos sentiments, qui les offre en autant de présents à son insondable maîtresse, la Destinée ?

Ô temps… Il me vient ainsi à l’esprit de ces phrases bouées, surgissant inopinément sur l’étal de l’imaginaire. Il est vrai que j’avais appris mes classiques ; difficile de m’ôter de la tête ces sentences résistant à la lessive des ans, telles les taches d’encre sur les manches des chemises blanches. Il est vrai que nous rangeons docilement dans le tiroir de l’illusion tout ce qui s’accroche à la part rêvée de notre existence. D’autant, tout ce que nous vivons n’existe essentiellement que par l’intérieur. D’autant, tout n’est que perception. Mais il est vrai aussi que le présent ne se conjugue guère qu’à l’imparfait.

…suspend ton envol. Il y a le mythe, haïku de la pensée amoureuse, juxtaposition de l’immuable et de l’éphémère, et l’envie qui la ponctue. L’un et l’autre sont symétriques. L’un appelle l’autre. C’est dans cette attirance que se produit parfois un dérèglement du fragile mécanisme émotif qui les fait se tenir chacun à sa place. Je crois bien qu’elle avait assez vu son mécanisme se dérégler lorsque j’osai frapper à la porte de son magasin de porcelaine. C’était pourtant inscrit « FERMÉ ». Pour cause de réaménagement. Vers l’intérieur. Peut-être ramassait-elle encore les morceaux de sa fragilité, les regardant, les déposant, doucement, au même endroit.
C’est en revenant sur mes pas que je le revis. L’alchimiste. Cette fois, c’est lui qui était assis sur le troisième banc, là même d’où je l’avais vu lorsqu’elle m’avait mené à lui. Je l’abordai.
– Je vous cherchais.

– Quiconque cherche quiconque est toujours guidé par l’attente du sens.

– Vous n’allez tout de même pas m’apprendre mon métier.

– Certes. Ce n’est pas au privé en vous que je m’adressais. Mais j’y viens, puisque vous insistez. À force de trop anticiper, on oublie de se fier à notre instinct. Ce n’est pas dans la règle mais dans l’exception que se produit le changement.

– Elle a pourtant choisi la règle.

– Un point pour nous.

Il m’avait souri comme un complice qui s’apprête à jeter sur la table la carte maîtresse. « Savez-vous quels sont les symptômes de la dépression ? Sentiment de tristesse, douleur morale, désintéressement de tout, sentiment d’inutilité, tendance à se culpabiliser, pensées sordides… Je continue ? » Il vit à mon air que j’avais compris. Ce qu’il y a de plus triste chez l’espèce humaine, c’est sa tendance à s’isoler avec son malheur.

Un silence passait par là. Il nous vit, ne put résister à la tentation de s’immiscer entre nous. Quand un silence s’impose, il n’y a rien d’autre à faire que de se taire et d’attendre qu’il parte. Ce silence-ci s’attardait. Il avait une histoire à nous raconter.
Un jour, un Roi accepta de recevoir en audience un étranger qui insistait pour le voir. Le fou du Roi avait pourtant mis le Roi en garde : « On me dit Sire que cet homme n’a pas toute sa raison. Méfiez-vous de sa folie. La mienne vous est acquise. » Le Roi était fort intrigué. L’homme avait fière allure. Un air noble, une stature et un maintien qui laissait présager une intelligence supérieure. « Sire, dit l’homme, si j’ai sollicité cette audience, c’est pour vous avertir d’un grave danger. Jusqu’à présent, votre Royaume en est épargné. Tout est calme, vos sujets sont heureux, aucun ennemi ne vous menace, vous avez tout ce qu’un Roi peut souhaiter. Pourtant un tourment, ce ne sera d’abord qu’une vague inquiétude, va bientôt s’emparer de vous. » « Pourquoi ? » Lui demanda le Roi. « Comment puis-je laisser un tourment m’envahir, moi qui suis si bien entouré. » L’étranger s’inclina, puis s’en fut sans un mot de plus. « Je vous l’avais bien dit, lui souffla à l’oreille le Fou, il est fou. » Les jours passèrent. Le Roi se mit à jongler. « Qu’est-ce que le bonheur ? » en vint-il à se demander. « Suis-je réellement heureux ou ai-je seulement l’illusion de l’être ? » Un Souci, un Tracas, se mirent tous deux à le harceler. Il ne sut comment réagir. C’est bien connu que les rois naissent sans souci et que leur entourage fait tout pour s’assurer qu’ils le demeurent. Comme peuvent-ils, dans ces conditions, savoir réellement ce que c’est que d’être heureux ou malheureux. Le Roi convoqua son Conseil : « Dites-moi messieurs ce qu’est le bonheur. » Grande perplexité. Chacun se regarda. Nul n’osa parler. Nul n’aurait su que dire de toute façon. Alors le Roi exigea que l’on interroge chacun de ses sujets. « Sire, osa dire l’un de ses conseillers, comment saurons-nous lequel de vos sujets possède la vraie réponse à cette grave question, puisque nous ne pourrons pas juger de la justesse de ses propos. » Le Roi en fut fort tourmenté. Il passa désormais ses grandes journées à se demander s’il était heureux. Plus il se le demandait, plus le mal de vivre s’incrustait en lui. Un marchand ambulant lui offrit une poudre magique qui, prétendit-il, rendait heureux en quelques jours. Un cartomancien lui promit pour sa part que lui serait révélé le secret du bonheur grâce à un tarot qu’il tenait d’un ambassadeur venu d’un très lointain pays. C’était un défilement quotidien de charlatans de toutes espèces désireux de profiter du malheur du Roi. Le Roi finit par se mettre en colère et refusa de recevoir qui que ce soit, cessant même de s’intéresser aux affaires du Royaume. Le malheur s’étendit sur tout le territoire. Peu de temps après que le Roi se fut isolé, l’étranger revint. Il demanda à nouveau audience. Aussitôt qu’il apprit son retour, le Roi accourut sans plus attendre vers lui. « Vous voilà, lui dit-il, Comment pouviez-vous savoir que je serais malheureux ? » L’étranger répliqua : « Je ne le savais pas. Si un seul doute a pu miner ainsi votre Royaume, c’est qui avez cherché à l’extérieur de vous ce que vous ne pouviez trouver qu’en vous. » L’étranger s’en fut. Le Roi comprit. Son pouvoir royal ne pourra jamais guérir le moindre de ses tourments. Il devait accepter.

Le texte s’arrête précisément là. Il n’y a pas même de point final. La femme en est si troublée qu’elle en ajoute un spontanément. L’homme fronce les sourcils. Il a saisi à quel point l’absence de point final est révélatrice. La femme ne voit pas réagir l’homme. Son regard est attiré par une note en marge du manuscrit, ajoutée à la plume, vraisemblablement par l’auteur du texte : « Vais-je demeurer longtemps en pénitence ? Ma faute est pourtant vénielle. Et puis, il y a les circonstances atténuantes. Comment résister à une telle tentation ? »

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