IV

Visiblement, l’homme la connaissait. En étais-je jaloux ? Peut-on être jaloux de la part de soi qui continue de rêver ? Qui n’est pas à la recherche du temps perdu ? Curieux tout de même que cette quête passe par la maladie du cœur. Pour certains êtres. En certaines conditions. Du moins j’aime à le croire, moi qui n’ai rien d’un héros. Elle, encore moins d’une héroïne. C’est peut-être beaucoup demander, le déséquilibre, la désillusion, l’incontrôlable douleur, pour une attirance, une pensée, une intimité, jamais complètement satisfaite, jamais toujours retrouvée. L’espérance est un acte de foi. Nous succombons à cette foi, si incertaine. Nous la chérissons. Nous la confondons, trop souvent, avec l’absolue réalité. Nous sommes de bien piètres alchimistes. Réalité et Absolu sont l’eau et le feu de notre existence. Je méditai ainsi un temps. Sur le court épisode qui venait de se produire, aussi. L’intrusion de l’homme dans cet unique Café du village le plus proche du Couvent, où je m’étais réfugié pour réfléchir, après l’heure des vêpres, ce que m’avait raconté son histoire, avait renforcé ma décision : j’allais la retrouver. J’allais combler ce trou de mémoire de ma propre histoire dont je m’étais jusqu’ici accommodé. On ne jette pas impunément l’absolu aux oubliettes. Sa véritable place est au cimetière ; là seul, il redevient réalité, poussière de nos fols espoirs.

Elle avait disparu de ma vie. Subitement. Cette veille-là, c’était un mercredi soir, nous avions marché dans le Musée, en silence, passant un long moment dans la salle des sculptures. Elle savait que j’aime la sculpture plus que tout autre forme d’art. Je lui avais raconté un rêve d’enfance, ou peut-être était-ce réminiscence d’une de ces émissions en noir et blanc qui prenaient le contrôle total, horizontal et vertical, de l’écran RCA que papa avait acheté en 1952. Peu importe. J’avais ce rêve en mémoire. Rien ne bougeait autour de moi, ni être, ni machine. J’étais seul à pouvoir me mouvoir dans ce monde de sculptures. Je ne paniquais pas. J’étais bien. La solitude est une sculpture. La plus belle des formes du silence. Elle l’avait compris. Nous n’étions jamais venus ensemble au Musée. Je lui avais souvent parlé du plaisir que me procurent mes visites le seul soir de la semaine où il est ouvert. Il y a peu de monde. J’y suis parfois le seul visiteur. C’était le Musée des Plaines. C’était, je l’ai réalisé par la suite, sa façon de me laisser complètement seul avec cette sculpture que nous aimions tant fréquenter. J’en étais amoureux. Elle n’avait dit que trois phrases. Elle a toujours été économe de ses mots : « As-tu remarqué que les sculptures ne se regardent jamais ? L’une d’elles pourrait partir que les autres ne le réaliseraient pas. Le saurais-tu si je partais ? » Je ne sus que répondre. Prit-elle mon silence pour un acquiescement ? Curieusement, j’avais ressenti un vide dès que nous nous étions quittés, peu après la fermeture. Elle venait rarement chez moi. Jamais toute une nuit. Qu’avais-je été pour elle ? Deux solitudes se côtoient. J’avais aimé à le croire toutes ces années. Je me rappelle ses réticences, mon approche lente, patiente. J’aime ce qui demande de la patience. Ça aussi, elle le savait. Ce qui avait fait tout basculer, ce fut peut-être la fois où je lui avais proposé d’être notre guide : « Nous approchons de régions incertaines, les régions du cœur ; région de vallées encaissées, où s’écoulent d’impétueux torrents, à chaque printemps, qui pourraient tout emporter ; région de hautes montagnes, de pics, de refuges inaccessibles, le dépit nous y conduirait, ermites alors serions-nous de nos émotions ; région de plateaux, lieux calmes, isolés, où nous reprendrions notre souffle, où souffle parfois un vent dévastateur, saurions-nous y résister ? Deux sentiers s’offrent à nous ; si tu me prends la main, amie, je vais te suivre sur le premier sentier. Je serais étendu mille et une nuits de suite à tes côtés que je ne tenterais rien, sinon de ta propre tentation. Malgré la tentation. Si forte. Je te le jure. Solennellement. Si tu me prends la main, amour, je vais te suivre sur l’autre sentier, je serai ton amant, ton corps sera rivière, j’y plongerai jusqu’au fond, y caressant les formes du désir qui nous aura submergés, me reposant sur ta rive, riant avec toi de tant d’audaces. Choisis le sentier. L’un peut mener vers l’autre. L’autre, plus difficilement ; il faut savoir retourner sur ses pas. Pour ma part, je préfère le sentier qui commence par A. » Elle avait mis sa main dans la mienne, l’avait retirée aussitôt. Elle avait peur d’elle-même. « Autrefois, sur les îles grecques, m’expliqua-t-elle doucement, l’échelle était ce qui permettait de monter sur les bateaux, puis elle désigna, plus tard, par association, les ports où ils accostaient. Les échelles du Levant. Ce sont deux échelles que tu m’offres, pour monter ensemble, moi qui suis une grande solitaire. Mais j’aime tant la mer. » Sans doute pour faire un pied de nez au sérieux de ses propos, elle s’était mise à rire. Comme cette autre fois où je lui avais dit que si elle m’invitait chez elle, je serais aussi sage qu’elle. « Je t’écrirai, » fus sa réponse. Je m’étais trouvé un peu gauche, cette fois-là. Nous sommes si longtemps ce qui nous hante. J’ai peur de perdre mes moyens dès qu’une femme me plaît, depuis la première fois où j’ai eu le courage de proposer à une fille d’être son boy-friend. J’avais treize ans. Je les perdis aussitôt, mes moyens. Je me revois. Si volubile avant. Muet comme une carpe, dès notre seule sortie, après. Tellement qu’elle m’avait aussitôt laissé tomber. Elle était la meilleure amie de ma sœur qui m’en avait beaucoup voulu.

Tout en observant l’histoire du coin de l’œil, l’entrée du Café de l’autre, suspicieux, je savourais ma décision de la retrouver. Pas l’allongé. Il était exécrable. Il me vint soudain à l’esprit que l’homme ne m’avait pas laissé lui présenter ma propre histoire. Plusieurs sont ainsi. Mon histoire ne les intéresse pas, ils m’imposent volontiers la leur, sans se demander s’ils me dérangent. Ils disent, pour la forme : « Je vous dérange ? » S’en offusqueraient-ils si je leur répondais oui ? C’est cousu de fil blanc. J’aime les lieux où il n’y a personne. Les autres chaises sont vides. Or on a appris aux adultes à ne pas parler aux chaises. Ils devraient pourtant, plutôt qu’à moi. Rien de plus écoutant qu’une chaise. Rien de plus discret non plus. Tandis que ce qui prolonge la chaise, en l’occurrence moi dans ce cas d’espèce, peut tout ouïr puis tout dire. Pourtant c’est à moi qu’ils parlent. Tout petit, j’étais écoutant. Sage aussi. Adulte, je suis toujours écoutant. Plus sage. Taciturne. Un adulte sage. Ils savent que je suis l’incarnation de la discrétion. Comment le devinent-ils ? Comment sait-on, avant même d’aborder un inconnu, à qui l’on aura affaire ? Observez les gens autour de vous. Vous ne les connaissez pas, vous vous faites une idée sur eux. Vous ne leur avez jamais parlé, ne leur parlerez peut-être jamais. Pourtant vous les classez. L’apparence du visage, comme les vêtements, est un reflet de l’âme. Ce sont des mimes que nous classons.

Par déformation professionnelle, je demandai au garçon du café s’il connaissait l’homme qui venait de sortir. Il me regarda d’un air étonné.

« – Quel homme ? Vous étiez seul. Personne n’est venu ici. Vous voulez un autre café ?

– Non merci.

– Vous êtes sûr que ça va ? »

Pour le rassurer, je mentis. Je prétextai que je m’étais assoupi, que j’avais dû rêver. Je voyais bien qu’il n’était pas dupe. Il me laissa néanmoins. J’étais troublé. Qui était, en réalité, celle pour qui j’étais ici, dans ce village, sur cette chaise, avec ce café imbuvable. Cela m’intriguait. Ma conscience professionnelle insistait, de plus, ainsi que celle de mon banquier, pour d’autres raisons que celles de ma conscience, évidemment. Pas le choix donc. Je fis le point, encore une fois. Ces petits rituels font partie de la profession, comme le mauvais vin sucré de celle de curé. C’est notre boussole. Je devais retrouver non pas sœur Marie-Léonide, mais plutôt celle qu’elle fut avant la disparition. Par où commencer ? Les véritables changements se produisent si lentement. Nous ne les percevons qu’en opposant le présent au passé. Il y avait cette photo que sa mère m’avait remise. Elle datait de deux ans, ce qui nous ramenait sept ans en arrière. Elle était alors dans la jeune trentaine, cheveux foncés, naturels, mi-courts. Sa mère devait être très belle à cet âge. Elle lui ressemblait beaucoup. Ses yeux. Le regard d’un ange blessé. L’image m’était spontanément venue à l’esprit. Certains êtres sont en ce monde de façon angélique. On peut leur faire très mal. Ils se protègent si peu.

N’avait-elle jamais été heureuse assez longtemps pour ne plus se rappeler ce que c’est que d’être malheureuse ? Disparaître pour se protéger de soi-même. La destinée des êtres est parfois étrange, me disais-je, tout en examinant, encore une fois, attentivement, la photo. Je jonglai avec cette idée. Je finis par la trouver d’une indécente banalité. J’ai toujours eu de la difficulté avec les lieux communs, les évidences, les phrases toutes faites. Je préfère me taire que de les dire. Je me tais volontiers, du reste. Le silence est ma maison. Je ne la quitte qu’à regret, ou par nécessité, ce qui souvent revient au même. Je préfère écouter. J’ai même choisi ce métier pour cela. On imagine des vies trépignantes d’aventures ; pourtant rien de plus assommant, la plupart du temps. Trouver une disparue, surtout lorsqu’il n’y a pas crime, est pour moi un jeu d’enfant. Des milliers de proches, chaque année, veulent retrouver un être pourtant, dans presque tous les cas, à eux clandestin de par leur propre volonté. Je n’ai pas d’opinion. Leur désarroi est mon gagne-pain. Voici les faits. À vous de juger. Vous tenez vraiment à le revoir ? Non. Bien sûr. Ils me paient, rubis sur l’ongle, des photos floues et quelques vagues phrases. Il est vivant. Il va bien. Ils me remercient. Leurs regards sont tellement reconnaissants. Peu, c’est beaucoup quand on n’attend plus rien.

Je fus soudain attiré par un détail sur la photo. Dans mon métier, ce sont les détails qui finissent par sauter aux yeux qui comptent. Dans tous les albums que m’avait présentés sa mère, c’est cette photo que j’avais choisi d’emporter. C’était une des toutes dernières du plus récent album. On la voyait attablée avec un groupe d’amis, tous les regards étaient tournés vers la caméra, tous souriaient, sauf deux. L’un avait le regard triste et jaloux de celui qui souffre de ne jamais oser. Il semblait regarder derrière la caméra. Il s’appelait Claude. Le numéro huit derrière la photo. Elle non plus ne souriait. Le cadrage visait visiblement à la mettre en évidence. Le photographe la connaissait. Peut-être même intimement. Elle aussi le regardait, plutôt que l’objectif de la caméra. Comment cela se voit-il ? Une sorte d’intuition d’abord, une observation très attentive ensuite, au point d’en devenir celle qui regarde. Du moins je le crois.

Je devais retrouver ce Claude.

Puis ce photographe.

Il y avait peut-être un lien avec la disparition.

V