III

L’homme surgit dans ce qui était l’unique café du village. J’y étais attablé depuis un certain temps. Il vint s’asseoir à ma table sans me demander la permission. Pourquoi se gênerait-il ? Un inconnu qui aborde un étranger, qui cela peut-il déranger ? Il se mit à parler. Propos usuels ; pluie, beau temps, et tutti quanti. Langage phatique, plus ou moins adroit, avant d’aboutir à l’essentiel. L’homme me présenta son histoire, assise à ses côtés. Je ne l’avais pas remarquée. On ne voit jamais l’histoire des autres avant qu’elle ne nous soit présentée. L’homme lui ordonna de tout raconter, depuis sa séparation. Elle, obéissante, se mit à parler. Difficile séparation. Tant d’années, tant de fils à arracher. Survient LA femme. J’ironisai intérieurement, pour ne pas la vexer, de cet excessif LA. Elle ne fut pas dupe de ce que je pensais, mais elle poursuivit sans le faire voir. Il en tombe éperdument amoureux. Elle, coup classique, vit l’abandon sans la séparation. Son homme ne veut plus l’aimer, ne veut pas plus la quitter. Bref, tous les ingrédients d’une peine d’amour. Il encaisse. A-t-il le choix ? Puis, alors qu’il ne l’attendait pas : une passion. Cinq ans qui passent en coup de vent, lequel finit par tourner. Quelque chose ne va plus. Est-ce son indépendance, son besoin de solitude ? Jamais pourtant elle ne lui avait fait le moindre reproche. Aurait-il dû se griser de savoir que l’on pouvait s’attacher à lui à ce point ? Il finit plutôt par décrocher. Les aimants s’attirent de leurs pôles opposés, les amants de pôles opposés s’épuisent à se repousser. Que lui réserve la destinée ? Il y a ces moments du temps qui se porte bien, ceux de l’Amérique poésie, de la Terrasse et des Plaines, celui d’une promenade le long du Fleuve, de la maison cubique, de la crème glacée et du Parc des Voiliers. Deux solitudes ne s’éloignent pas, elles se côtoient. Ce n’est pas très romantique, il en convient, dit-elle. Puis elle se tut. Voilà. L’homme se leva lentement et quitta le café. Son histoire était restée là, silencieuse comme toutes les histoires qui ne parlent jamais d’elles-mêmes. Il y en a tellement, assises bien poliment, dans les cafés, les bars, sur les bancs publics. Quand on leur demande de parler, après les présentations d’usage, elles se mettent à rougir. Mais elles parlent. C’est là leur destinée. Heureusement, pour cette part de moi qui me permet de vivre matériellement. Je leur en suis reconnaissant mais c’est mon vrai moi, le privé, plus sauvage, que je préfère vivre. Intérieurement.

IV