II

Je quittai le couvent penaud. Je n’arrivais pas à comprendre.

Tout semblait si limpide dans l’esprit de cette femme de Dieu. Pourtant, rien ne convainquait la logique qui revêt mon esprit depuis la toute première fois où l’on m’y a emmailloté, tout en enfonçant une tétine que je n’avais jamais vue venir. J’errai dans la campagne environnante. Était-ce pour réfléchir à ce que j’avais entendu ou était-ce une autre de ces décisions qui me valurent plusieurs fois la rencontre du hasard ? Mes pieds me portèrent jusqu’à une croisée de chemins. Devant moi s’élevait un Christ en croix naïf. Je le toisai du regard. Il avait un air triste. Je le défiai. L’association avec le Couvent me le rendait suspect. Par association… Je ris intérieurement de cette pensée saugrenue. J’eus presque la certitude qu’il allait me dévoiler un terrible secret. L’art populaire m’a toujours semblé la plus belle expression brute de l’âme. Soudain, je devais être si absorbé que je ne l’entendis pas venir, une voix me fit sursauter.

– Croyez-vous en Dieu ?

Je me retournai. Une femme toute petite, d’un âge indéfinissable. D’où venait-elle ?

– Seulement le dimanche, lui répondis-je.

Elle me sourit. Est-ce don chez moi ? Je sentis que je lui étais sympathique.

– Ainsi vous sortez du Couvent, me dit-elle. J’y ai vécu longtemps. Savez-vous à quel point on peut résister au froid ?

Le Couvent n’était certes pas l’endroit le plus chaleureux. Je mourrais d’envie de lui demander si elle avait connu sœur Marie-Léonide. Je me retins. Quel métier que celui qui force à ne jamais demander directement ce que l’on veut savoir !

– Toutes ne l’ont pas quitté comme vous, dis-je.

– On meurt tous un jour ou l’autre, si c’est ce que vous voulez dire.

Sa perspicacité m’intrigua. Je la regardai plus attentivement.

– Ainsi vous avez connu sœur Marie-Léonide.

– Si vous parlez de cette jeune femme qui nous vaut votre présence ici, oui je l’ai connue. Elle s’était lourdement trompée. On peut fuir le monde, on ne peut pas se fuir soi-même.

Elle se tut. J’attendis, feignant d’être absorbé par le Christ en croix. J’étais en vérité à la fois séduit et étonné. Le ton de déférence qu’elle avait délibérément choisi de prendre était d’une subtilité. Ainsi savait-elle ce que j’étais. Mon étonnement venait de cette critique, si directe, qu’elle se permit. Même son silence me sembla étudié. Elle le garda auprès d’elle tout juste le temps qu’il fallut pour qu’un doute se mette à planer au-dessus de nous. Le temps se couvrit.

Jugeant sans doute que son silence avait atteint son but, elle le rompit : « Le Monde que j’ai quitté ne souffre d’aucune exception. La règle est la même pour toutes. »

Je me remémorai les paroles de Mère Supérieure. J’avais pourtant peine à croire que celle-ci ait pu laisser la règle obscurcir son jugement.

– Se peut-il que…

– Vous faites allusion à Mère Supérieure ? Une femme d’un grand jugement. Trop grand pour un si petit endroit. Elle doit avoir ses raisons. La religion soigne l’âme, non le corps. La médecine soigne le corps, non l’âme. Qu’y pouvons-nous ? Le mal était déjà fait.

Ainsi, je me heurtais au même mur que dans le Couvent. C’était désespérant. Je tentai une autre approche.

– Pourquoi êtes-vous entrée au Couvent, si c’est pour en sortir.

Elle me sourit. « Voyez-vous, c’est un peu comme si l’on changeait de chambre. La première est celle des émotions, des sentiments. La seconde, celle de l’abnégation, de l’abandon. J’ai connu la possession psychique dans la première chambre. J’ai cru que la réponse à mes souffrances était l’enfermement. Il n’y a pas de poésie sans prose, pas de bonheur sans souffrance. Ce qui nous précède nous produit. Les sœurs ne sont pas des amantes de Dieu. C’est un mythe. Mais l’amour n’est-il pas autre chose qu’un mythe ? Mais peut-on vivre sans mythe ? Peut-on réellement faire fi des sentiments ? Peut-on refouler les émotions à ce point ? Aussi solitaire et isolée que je sois désormais, je ne pouvais me résigner à cette mort vivante. »

Décidément, à ce Couvent étaient associées des femmes déconcertantes. J’avais encore une fois l’impression d’aboutir à un cul-de-sac. Le silence qui s’insinua de nouveau entre nous ne fit rien pour me persuader du contraire. Devant sa persistance, je m’apprêtai à prendre congé d’elle. Elle se remit à parler : « Sœur Marie-Léonide était malade avant d’entrer au Couvent. En fait, elle avait renoncé à guérir. »

Enfin un indice. Si faible fut-il, je m’y accrochai comme à un artefact trouvé là où l’on s’y attend le moins. Je la relançai : « Nul ne sait quelle destinée l’attend. » Elle dut pourtant bien noter la banalité de mon propos. Elle ne le fit pas voir. Sans doute le sourire complice qui l’accompagnait me valut-il cette délicatesse de sa part.

« L’archéologie de l’âme requiert les mêmes techniques que l’archéologie du sol, me dit-elle. Vous devez d’abord connaître l’ensemble. Le problème, c’est que le sol où reposent les débris de l’âme est le même que celui de l’esprit. Peut-être devriez-vous chercher du côté des médecins de cette immatérialité qui nous fabrique parfois si mal. » Elle accompagna cette dernière suggestion d’un sourire qui se voulait la juste réplique, à ce moment, de l’acte qui se jouait entre nous.

Ainsi non seulement en savait-elle davantage sur moi que je ne l’avais soupçonné, mais elle comprenait même pourquoi je m’attardais ici. Devant ma passivité, son visage changea. J’ai désarçonné plus d’un témoin en leur faisant sentir qu’ils en savaient beaucoup plus qu’ils ne se l’imaginaient eux-mêmes. Je cherchai à l’amener sur mon terrain : « Peut-être vous aura-t-elle… »

– Elle ne parlait pratiquement jamais. Elle ne faisait pas vœu de silence ; sa parole était en berne. Un jour, alors que nous marchions dans le jardin de la communauté, que nous nous attardions devant les tulipes, elle m’avoua que ses promenades le long du Canal, près de l’Université, lui avaient procuré de rares moments de paix intérieure. Puis elle ajouta : « Pourquoi les hommes qui nous désirent si ardemment deviennent-ils des impuissants émotifs dès qu’ils ont la certitude de nous posséder ? Est-ce indifférence ou arme fatale ? Comment le savoir ? Comment empêcher le doute de nous ronger ? »

Le coup porta. Je le reçus sans broncher. Du moins je le crus. Aussi imperceptiblement que je dus réagir, malgré moi, elle le vit.

– Est-ce la vérité sur cette femme où la vérité sur vous-même que vous recherchez ? Il est vrai que notre cerveau n’est pas une commode dont on peut ouvrir ou refermer les tiroirs à volonté.

Les chemins de l’esprit sont multiples, les carrefours encore plus nombreux. Elle avait compris que j’étais parvenu devant un miroir et que je n’étais pas parvenu au bout de ma peine. Nous prîmes congé. Je restai seul. Longtemps. Un souvenir me revint. La toute première fois que je la vis. Elle était derrière un comptoir. Les murs autour étaient jaunes. Quelle idée que cette couleur. Horrible. Un seul coup d’œil. Furtif. Quelque chose en moi fut en alerte. Quelque chose tenant de l’observation et de l’intuition. Je n’ai pas choisi ce qui m’habite. Je le vis. Je m’en inspire. Ce qui se déclencha alors dans mon esprit, si peu cela fut-il, enclencha tout le reste. Quelle est la limite entre les souvenirs que l’on a et ceux que l’on construit ? Je suis un fabricant de souvenirs. L’idée me plaît assez.

Comme chaque fois, j’étais devant un casse-tête. Celui-ci me semblait beaucoup plus coriace que les autres. Tout était en nuances. Moi qui suis daltonien ! Ce Christ en croix m’obsédait. La vit-il passer en ce matin brumeux où elle se dirigeait hâtivement vers le seuil de sa mort ? Encore une pensée saugrenue. Je me retournai. Personne. Peut-être qu’après tout personne n’était apparu. Peut-être avais-je tant voulu que ce soit simple que je m’étais créé un témoin de toutes pièces. Décidément, plus je réfléchissais, moins je parvenais à saisir ne fût-ce que le bout d’une des ficelles de cette intrigue.

Je récapitulai les faits : cette lettre, ou plutôt ce débris de lettre que sa mère m’avait remise :

« Un café, deux peut-être. Qui sait ?
Une heure, deux peut-être.
Peut-être plus. Qui sait ? »

Le vertige qui me prit alors, elle le sentit puisqu’elle m’offrit de m’asseoir et un thé. Le temps de l’infusion, j’apprends qu’ils ne l’ont pas revue depuis cinq ans. Pas le moindre indice de l’endroit où elle pouvait être. Et ce fragment d’un vécu dont ils ne savaient rien non plus. Mais j’avais mes entrées. Personne ne sortait de cette ville sans que quelqu’un, quelque part, ne le sache. Sa photo dut passer par plus d’une centaine de mains. Pas les habituelles. Celles, justement, que l’on soupçonne le moins, trop habitué est-on à chercher la main qui prolonge le mobile. Plutôt des mains innocentes qui n’ont pour cela aucun motif de se retirer. Puis un homme la reconnut. Il l’avait laissée au cœur d’un lointain village. Pas jasante. Plutôt attristante. C’est le mot qui lui vint spontanément à l’esprit quand je lui demandai de me parler d’elle. Comme tous ses semblables maintenant, ce village était à peine peuplé. Un vieillard s’y berçait, seul. Il n’y voyait guère, cinq ans plus tard. Par chance, elle lui avait demandé la direction du Couvent. Il se souvenait de la grande tristesse qui la suivait comme son ombre. Les engrammes émotifs sont les peintures rupestres de notre mémoire.
Pourquoi était-elle disparue ? Ils voulaient savoir. Ils voulaient alléger cette lourde incertitude. Coupables par omission. Quels crimes avaient-ils donc commis ?

Que n’avais-je fait qui aurait pu nous rapprocher ? Je voulais comprendre. Ma quête serait longue, je le sentais.

Je me revis devant le comptoir, l’autre. Celui du nouvel accueil, beaucoup plus aéré. Une femme avait pris le relais. Cela s’était vite senti. Était-il demeuré derrière le comptoir, ce livre invisible que je lui avais offert ? Le son de la cloche du couvent me fit revenir à la réalité. L’heure des vêpres. Un souvenir survint. Il me rappela que je suis de cette génération qui a connu Dieu. Ou plutôt son rythme. Je n’ai toutefois pas fait matines bien que je me sois imaginé, comme beaucoup d’enfants d’alors, mais à peine dans mon cas, que je les ferais un jour.

Ce n’est pourtant pas pour être servante de Dieu qu’elle était accourue au Couvent. Même Mère Supérieure n’en était dupe. Il me fallait chercher ailleurs. Subitement, cela me frappa l’esprit.

Je sus ce que je devais faire.

III