Privé

Prologue

Nul parmi les Immortels ne peut t’échapper,
nul parmi les hommes éphémères,
et qui te possède a perdu la raison…

Antigone

Elle était étendue sur le sol, les bras en croix. Le postulat avait duré deux ans, le noviciat autant. Mère Supérieure avait le visage sombre de ses plus grands échecs. Dieu la voulait, il l’aurait. N’a-t-elle pas fait vœu d’obéissance ? Ce qui plaisait au Père lui suffisait. L’affligeait cependant de ne pas avoir percé le mystère. Qui est-elle ? D’où venait-elle ? Surtout, pourquoi ? Seul, peut-être, l’aumônier le savait. Jamais il ne parlerait. Secret du confessionnal. Que n’aurait-elle donné pour entendre sa confession. Elle se rappela, toute petite, l’attente. L’odeur d’encens. Que dire ? Que lancer en pâture à l’indifférence de ces hommes qui écoutent sans sourciller les péchés d’impureté de vieilles dames édentées ? Quel âge avait-elle lorsqu’elle se sentit obligée, afin de les contenter, d’accuser de plus gros péchés ? La cérémonie avança. Elle prononça hâtivement le premier puis le second vœu. La continence parfaite. La pauvreté. Vint le moment de prononcer le troisième, l’obéissance. Sa voix faiblit. Ce mal ne l’abandonnerait donc jamais.

Il allait lui passer l’anneau au doigt. Elle retira la main. Il s’en émut, ne s’en étonna pas. Lui revint Stendhal : « Serions-nous amoureux si nous n’avions jamais lu de romans d’amour ? »

Serions-nous heureux si nous n’avions jamais été amoureux ?

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